L’histoire du pétrole (partie XIV) : ingérences américaines et zénith du cartel des Sept Sœurs (1950-1970)
Rappel : Le Venezuela, en pleine Seconde Guerre mondiale, demanda un partage 50/50 sur les revenus générés par le pétrole extrait sur ses terres ; l’Arabie saoudite lui emboîta le pas en 1950 (au début de la guerre de Corée). La demande fut accordée les deux fois. Bien que le partage équitable fût loin de se transposer dans la réalité, il devint ainsi une norme. Partant, Washington demanda aux pétroliers de verser une redevance plus conséquente à l’Arabie saoudite ; les entreprises refusèrent de sacrifier leur marge et instaurèrent l’astuce en or : payer une plus grande redevance au pays hôte mais ne plus payer d’impôts aux Etats-Unis. C’était imposer un manque à gagner fiscal aux Etats-Unis pour sauvegarder les rendements de l’industrie la plus profitable qui soit. Les velléités de renégociation des producteurs de pétrole touchèrent également l’Iran. Les Britanniques, après avoir envahi le pays avec l’URSS, chassé du pouvoir le souverain iranien et placé sur le trône son jeune fils manipulable, traitèrent avec bien moins d’égards les salariés iraniens de l’Anglo-Iranian Oil Company que les salariés britanniques. La haine envers Londres grimpa ainsi en Iran et Mossadegh, riche aristocrate et Premier ministre iranien, proposa la nationalisation du secteur pétrolier. Le Royaume-Uni imposa de suite un embargo, que les Etats-Unis se refusèrent d’abord à soutenir. Ils s’assurèrent pourtant de le respecter ; attitude qui changea avec l’élection d’Eisenhower. Celui-ci approuva une opération conjointe du MI6 et de la CIA visant à renverser Mossadegh. Profitant de la mort de Staline en 1953, le coup fut organisé dans la foulée et Mossadegh fut renversé sur ordre du shah, substituant à la démocratie un régime autoritaire, une dictature sanguinaire du monarque. La région se trouva peu après perturbée par l’affaire du canal de Suez : les Américains refusèrent d’abord un prêt à Nasser pour la construction d’un barrage, jugeant le régime du colonel égyptien trop proche des communistes. Celui-ci réagit en nationalisant le canal de Suez en 1956, ce que ne pouvaient accepter la France et le Royaume-Uni. Une opération conjointe fut alors échafaudée par les Franco-britanniques et les Israéliens. Ceux-ci prirent le contrôle du canal en 1956. Seulement, l’URSS tempêta, les Syriens sabotèrent les oléoducs approvisionnant l’Europe en pétrole et les Etats-Unis refusèrent d’aider leurs alliés, qui furent contraints de reculer. Pendant ce temps, l’URSS peinait à faire repartir son industrie pétrolière à Bakou, mais découvrit bientôt d’importantes réserves en mer Caspienne et entreprit la première plateforme offshore au monde.
Les États-Unis n’en avaient pas fini de maîtriser les évènements. En 1958, le général Kassem prit le pouvoir en Irak avec le soutien des communistes. Il fit ou laissa exécuter Fayçal II, petit-fils du premier du nom. Pourtant, les États-Unis acceptèrent et soutinrent le coup du général Kassem : il était l’ennemi de l’Egypte de Nasser, devenu le grand ennemi de Washington dans le monde arabe. Seulement voilà, Kassem chercha progressivement à s’armer contre Israël et à avoir des prétentions sur le Koweït. Au début des années 1960, la CIA, bien installée au Koweït, organisa les opposants au pouvoir après avoir tenté – sans succès – d’assassiner le général Kassem le 7 octobre 1959. Kassem signa son arrêt de mort le 11 décembre 1961 lorsqu’il reprit à l’Iraq Petroleum Company (IPC) les concessions pétrolières accordées aux occidentaux. Le 18 février 1963, le parti Baas (parti socialiste panarabe fondé en 1947 présent en Syrie et en Irak), aidé par la CIA, renversa le général Kassem et le fit exécuter après un procès expéditif. Parmi les comploteurs travaillant avec la CIA en 1962 et 1963, sous la présidence de Kennedy, se trouvait un certain Saddam Hussein, qui avait participé à la tentative d’assassinat de 1959. Après la prise de pouvoir par les baassistes, la CIA fournit une liste d’intellectuels suspectés de communisme, qui furent assassinés par centaines. Là aussi, Saddam participa.

Si la Shell anglo-hollandaise avait fondé l’industrie pétrolière en Indonésie, il ne fallut pas longtemps pour que les majors s’y invitent. En 1940, Caltex (joint-venture créée en 1936 par SoCal et Texaco pour commercialiser le pétrole « à l’est de Suez ») découvrit les deux plus grands champs d’Indonésie : Duri et Minas, sur Sumatra. En 1957 et 1958, la CIA arma des mouvements sécessionnistes et des rébellions paramilitaires d’extrême-droite dans les zones les plus précieuses pour Caltex (Sumatra et Sulawesi). Il fallait se défendre contre la Chine de Mao, qui y armait des mouvements insurrectionnels. En 1965, la CIA aida le général Suharto qui fit un coup d’Etat manqué contre le dirigeant tiers-mondiste Sukarno le 30 septembre. Le parti communiste, le PKI, pilier du pouvoir de Sukarno, fut accusé de la tentative de coup, ce qui permit à Suharto de s’emparer du pouvoir. Là aussi, la CIA fournit une liste de 4 000 à 5 000 personnes suspectées de communisme. La plupart furent exécutés. Le PKI, troisième plus important parti communiste du monde après ceux de l’URSS et de Chine, fut purgé. Entre 250 000 et 500 000 personnes furent ainsi assassinées entre octobre 1965 et les premiers mois de 1966. Les documents déclassifiés témoignent d’une répression dont l’ampleur surprit Washington.


À partir de 1965, poursuivant le mouvement initié par Kennedy, le président Johnson envoya des soldats américains combattre au Viêt Nam. Il fut, tout comme son successeur Nixon, accusé d’y engager les États-Unis pour le pétrole. Johnson et Nixon furent, toute leur carrière durant, proches de l’industrie pétrolière. De telles accusations restent aujourd’hui fondées mais rien ne permet d’affirmer que ce fut un facteur majeur. Ce qui est sûr, c’est que des études géophysiques furent menées au Viêt Nam et dans ses eaux territoriales en 1967, alors que l’Uncle Sam écrasait la forêt du pays au napalm, de l’essence gélifiée. Le 10 juin 1971, le gouvernement pro-américain sud-vietnamien vendit aux enchères des concessions de 414 000 km², achetées par la Shell, déjà implantée dans l’Indonésie voisine, mais surtout par quatre compagnies américaines : Mobil, Exxon, Marathon Oil (descendants de l’empire Rockefeller) et Texas Union.

Si l’Etat américain portait l’industrie pétrolière pour l’implanter partout, Big Oil ne lui rendait pas la pareille. En 1947, un grand scandale éclata : le Sénat américain découvrit que SoCal et Texaco surfacturaient le pétrole saoudien à l’US Navy, notamment au moyen de la « cargaison fantôme » (facturer le pétrole saoudien bon marché au prix le plus élevé du brut américain). James Moffett, fâché avec Aramco, avança les chiffres : alors que l’Anglo-Iranian Oil Company faisait payer la Royal Navy à prix coûtant le pétrole du golfe Persique, soit 20 cents par baril, le gouvernement américain achetait chaque baril 1.48 dollar à Aramco. Le scandale mena la Commission fédérale du commerce à des conclusions que résument le titre du rapport : « Le Cartel international du pétrole », révélant pour la première fois les accords secrets d’Achnacarry et « de la ligne rouge ». La commission détermina que les sept compagnies pétrolières les plus puissantes du monde (les cinq majors américaines, la Shell et l’Anglo-Iranian) s’étaient entendues pour contrôler les grandes régions pétrolières, les raffineries, les oléoducs et surtout les prix. L’administration Truman enterra le rapport jusqu’à ce qu’il fuite en partie en août 1952. Le moment était mal choisi : en plein embargo sur l’Iran, Dean Acheson, dirigeant la diplomatie américaine, tentait justement de faire s’entendre les pétroliers entre eux pour que le marché ne se trouve pas perturbé tandis que l’armée américaine avait besoin de Big Oil pour son ravitaillement en pleine guerre de Corée.
La Justice américaine décida d’instruire un procès antitrust et trouva sur sa route la diplomatie américaine : équité contre pragmatisme. Chacun rendit un rapport en janvier 1953 au National Security Council, au crépuscule de la présidence de Truman. La diplomatie, soutenue par les majors, la Shell l’Anglo-Iranian et la CFP, ainsi que les départements de la Défense et de l’Intérieur, soutinrent que : « En pratique, les opérations pétrolières américaines sont les instruments de notre politique étrangère » en rappelant qu’en pleine Guerre froide, un tel procès ferait croire que « le capitalisme est synonyme d’exploitation prédatrice ». L’attorney general ne se laissa pas impressionner et répondit « Le cartel pétrolier mondial est une puissance autoritaire et dominatrice s’étendant sur une industrie mondiale vitale, entre les mains d’intérêts privés. Le monde percevrait une décision d’arrêter aujourd’hui l’enquête en cours comme l’aveu que notre horreur des monopoles et des cartels ne s’étend pas à l’industrie la plus importante du monde. » C’était sans compter sur Truman qui, le 12 janvier, 8 jours avant de laisser sa place à Eisenhower, choisit le pragmatisme, transformant la procédure pénale en procédure civile, affaiblissant ainsi considérablement l’instruction. Eisenhower enterra définitivement la procédure en la qualifiant de « secondaire vis-à-vis de l’intérêt de la sécurité nationale. » En janvier 1954, les majors obtinrent même que leur participation au nouveau consortium pour le pétrole iranien ne serait jamais visée par une procédure antitrust. Enfin, en 1956, la responsabilité de la procédure judiciaire civile fut retirée à la Justice et confiée… aux diplomates. Notons que la défense des compagnies pétrolières était alors gérée par le cabinet Sullivan & Cromwell, comptant parmi ses associés les frères John Foster Dulles et Allen Dulles, respectivement à la tête de la diplomatie et de la CIA.
L’administration Eisenhower permit l’apogée du contrôle de la production mondiale de pétrole par les compagnies américaines, dans les années 1950. Le besoin indispensable en or noir des puissances occidentales et l’abondance de la ressource induisait la nécessité d’un contrôle pour garder les profits élevés. Ainsi, à l’heure de l’embargo britannique sur l’Iran, les productions de l’Irak, l’Arabie saoudite et du Koweït furent simplement accélérées par les majors. Seulement voilà, après la chute de Mossadegh en août 1953, il fallut réintégrer la production iranienne. Or, les autres pays arabes ne souhaitaient pas abaisser leur production, car cela leur rapportait gros. Alors, un vice-président de la Jersey, Howard W. Page, expliqua au roi Ibn Saoud, déjà sénile, que les États-Unis étaient obligés d’abaisser la production saoudienne pour réintégrer le pétrole iranien afin d’éviter un « chaos » politique et la victoire du communisme. Le roi, à propos de la production iranienne, répliqua seulement : « d’accord, mais vous ne devez en aucun cas extraire plus que vous n’êtes obligés de le faire. » Avec la création de l’Iranian Oil Participantes, nom du consortium contrôlant le pétrole iranien après la chute de Mossadegh, les majors américaines atteignirent le zénith de leur puissance. Les membres du consortium s’entendirent même sur une clause secrète permettant de contingenter la production iranienne. Chaque année, les membres du consortium s’entendaient sur le niveau auquel brider la production iranienne pour éviter tout engorgement du marché mondial. Ainsi, aucune des parties, hormis le gouvernement iranien, naturellement, ne pouvait être lésé. Ce calcul complexe, nommé « quantité agrégée programmée », établissait un compromis entre les compagnies voulant un fort niveau de production et celles souhaitant l’inverse. Pas même le shah n’était au courant. Celui-ci le découvrit en 1974 après une enquête du Sénat américain. La « quantité agrégée programmée » visait, pour les trois principaux partenaires de l’Aramco, par ailleurs à atteindre l’objectif qu’ils s’étaient fixés pour la production saoudienne.
Dans les faits, les majors américaines baissaient davantage la production irakienne pour maintenir une production mondiale stable, tout simplement parce que si les relations étaient bonnes avec Rijad et Téhéran, elles l’étaient bien moins avec Bagdad, où des gouvernements indociles se succédaient. Préserver les relations avec l’Iran et l’Arabie saoudite semblait donc plus important. L’Irak resta longtemps la variable d’ajustement. L’économiste américain John M. Blair révéla ainsi que la production totale des compagnies occidentales dans les pays du tiers monde crû, chaque année entre 1950 et 1972, de 9.55% précisément ; malgré l’évolution volatile de la production, différente selon les pays, les crises politiques en Iran, Irak, Nigeria, Indonésie ou Libye ayant provoqué des ruptures d’approvisionnement, ou encore la création de l’OPEP en 1960. Ce rythme incroyablement régulier était le marqueur de l’interdépendance oligopolistique rendant l’entente entre les compagnies occidentales très efficaces. Plus encore, l’efficacité de l’oligopole transparaît dans le prix du baril qui demeura à peu près constant de 1945 au premier choc pétrolier en 1973. Et les compagnies n’en finirent plus de s’enrichir et d’enrichir leurs actionnaires. Le pétrole était si peu coûteux à extraire au Moyen-Orient que tout investissement (forages, oléoducs, etc.) était rentabilisé en moins de deux ans. Les taux de profit étaient cinq fois supérieurs à ceux de l’industrie américaine en général. À partir de 1963, le consortium en Iran atteignit un taux de profit record en dépassant les 100%. Chaque année, les profits dépassaient le montant de l’investissement total des actionnaires.
Avant le choc pétrolier de 1973, les majors anglo-saxonnes contrôlaient 91% de la production pétrolière du Moyen-Orient et 77% de la production du « monde libre », hors États-Unis. Ces sept compagnies furent surnommées les « Sept Sœurs » (Total, nouveau nom de la compagnie française des pétroles, sut maintenir un rôle de « huitième sœur »). Les majors américaines (Jersey, Texaco, SoCal, Gulf Oil et Mobil) contrôlaient, en 1970, 34% de la production mais 42% des réserves et 80% du contrôle des principaux oléoducs. Par ailleurs, en 1970, la production du territoire des États-Unis se hissa à 11.3Mb/j, un niveau écrasant confirmant encore son statut de premier producteur mondial. On y extrayait autant qu’en Iran (3.8Mb/j), Arabie saoudite (3.8Mb/j également) et Venezuela (3.7Mb/j) combinés. La production américaine fournissait le quart du brut mondial (hors bloc communiste). Les cinq « sœurs » américaines – et non l’Etat – contrôlaient plus de la moitié de la production mondiale de pétrole. Naturellement, on ne trouvait presque que l’élite WASP à la tête de ces entreprises, où l’entre-soi était très important, notamment au moyen de mariages d’enfants. Les minorités y étaient absentes, comme les juifs, mal vus dans le golfe Persique. Dans cette domination mondiale, la famille la plus riche des États-Unis, les Rockefeller, détenaient des intérêts importants. Le dernier recensement, datant de 1938, indiquait que les Rockefeller détenaient le contrôle opérationnel des quatre plus importants rejetons de l’empire dissous en 1911 : Standard Oil of New Jersey (20.2%), Standard Oil of New York (16.3%), Standard Oil of California (11.3%) et Standard Oil of Indiana (12.3%), respectivement les futures Exxon, Mobil, Chevron et Amoco. Ce dernier était absent au Moyen-Orient mais incontournable aux États-Unis. De 1945 à 1970, les majors imbriquèrent tous plus encore leurs capitaux et s’appuyèrent sur quelques banques : Morgan Guaranty, Chemical Bank, Bank of America, First National City Bank et Chase Manhattan Bank. Les deux dernières étaient les deux premières banques commerciales des États-Unis ; la Chase fut dirigée, à partir de 1960, par David Rockefeller, son premier actionnaire, petit-fils de John D., âgé de 45 ans ; tandis que la City Bank, grande rivale de Chase, le fut, entre 1952 et 1967, par James Stillman Rockefeller, petit-fils de James Stillman (fondateur de la banque) et de William Rockefeller (frère de John D. Rockefeller et actionnaire essentiel de la banque). James S. Rockefeller était donc le cousin de David Rockefeller.
Sources (texte) :
Auzanneau, Matthieu (2021). Or noir, la grande histoire du pétrole. Paris : La Découverte, 890p.
LeVine, Steve (2007). The Oil and the Glory, the pursuit of empire and fortune on the Caspian Sea. New York : Random House, Inc., 472p.
Sources (images) :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Abdel_Karim_Kassem (général Kassem)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Soekarno (président Sukarno)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Soeharto (président Suharto)
https://fr.wikipedia.org/wiki/John_Fitzgerald_Kennedy (président Kennedy)