L’histoire du pétrole (partie XV) : Pétrole et influence en politique interne américaine (1930-1970)
Rappel : Dans les années 1950-1960, les ingérences américaines furent nombreuses et la CIA y fut bien souvent associée. Sous Eisenhower, le coup d’Etat du général Kassem, en Irak, fut soutenu par les Etats-Unis en 1958, avant qu’un nouveau coup d’Etat, cette fois soutenu par le président Kennedy et auquel participa Saddam Hussein, ne le renverse en 1963. Les majors américaines s’implantèrent également en Indonésie dans les années 1940 et 1950, avant que les Etats-Unis n’y épaulent le coup d’Etat – manqué – du général Suharto, entrepris contre le dirigeant, Sukarno, en 1965. Pourtant, le président accusa le parti communiste (le 3e au monde après ceux de l’URSS et de la Chine), fragilisant son pouvoir. Suharto le renversa finalement en octobre et décida, aidé de la CIA, d’une purge contre les communistes qui engendra 250 000 à 500 000 assassinats entre octobre 1965 et début 1966. Une répression dont l’ampleur surpris jusqu’à Washington. En parallèle, Kennedy, puis Johnson et Nixon, s’empêtrèrent dans la guerre du Viêt Nam et nombreux furent ceux qui estimèrent la première motivation être le pétrole. Des explorations y furent effectivement menées en ce sens sur terre et sur mer en 1967 et de larges concessions cédées par le Sud Viêt Nam aux Etats-Unis en 1971. En somme, Washington aidait Big Oil, sans toutefois que la pareille ne soit rendue : là où l’Anglo-Iranian vendait du pétrole à prix coûtant à la Royal Navy (20 cents), Aramco vendait chaque baril 1.48 dollar au gouvernement américain. En 1952, les accords d’Achnacarry et « de la ligne rouge », entente collusoire sur les prix, fut finalement ébruitée. En pleine guerre de Corée, le scandale tombait mal. La Justice américaine décida d’instruire un procès antitrust mais se heurta à la diplomatie américaine, les majors américaines, la Shell, l’Anglo-Iranian, la CFP, mais aussi les départements de la Défense et de l’Intérieur américains, puis enfin les présidents Truman et Eisenhower, qui enterrèrent l’instruction. Les années 1950-1960 représentaient le zénith du contrôle des majors sur la production pétrolière dans le monde. Au Moyen-Orient, celles-ci s’entendaient, sans l’accord des Etats, sur les quotas de production à respecter pour chaque pays, afin que l’abondance du pétrole n’entame pas les revenus de l’industrie. La variable d’ajustement était souvent l’Irak, dont les gouvernements étaient plus indociles que ceux d’Arabie saoudite et d’Iran. Ce contrôle permit un maintien artificiel et extrêmement stable des prix du baril de pétrole de 1945 au premier choc pétrolier, en 1973. D’après l’économiste américain John M. Blair, la production totale des compagnies occidentales dans les pays du tiers monde crû, chaque année entre 1950 et 1972, de 9.55% précisément ; malgré l’évolution volatile de la production, les crises politiques en Iran, Irak, Nigeria, Indonésie ou Libye ayant provoqué des ruptures d’approvisionnement, ou encore la création de l’OPEP en 1960. Avant le choc pétrolier de 1973, les majors anglo-saxonnes, surnommées les « Sept Sœurs », contrôlaient 91% de la production pétrolière du Moyen-Orient et 77% de la production du « monde libre », hors États-Unis. Les majors américaines contrôlaient, en 1970, 34% de la production mondiale mais 42% des réserves et 80% des principaux oléoducs. Celle-ci contrôlaient également la production du premier producteur de pétrole : les Etats-Unis, fournissant alors le quart de l’or noir mondial (hors bloc communiste). L’entre-soi, dans ces compagnies pétrolières et les banques les finançant, était très important. Leur contrôle sur la politique américaine en fut la conséquence.
Si les Rockefeller excitèrent nombre de fantasmes complotistes, il n’en demeure pas moins que cette famille fut la plus influente de l’Histoire contemporaine en termes de philanthropie. Avec la fondation Rockefeller, ils financèrent les travaux de dizaines de prix Nobel, permirent le développement du premier antibiotique, la découverte du vaccin de la fièvre jaune, la chimie des virus, l’ADN, les groupes sanguins et les antirétrovirus. Les Rockefeller financèrent des fausses pistes, mais aussi des centres universitaires aux États-Unis et en Europe. La famille aida des centaines d’artistes et scientifiques européens durant la Seconde Guerre mondiale, dont Léo Szilard, un des pères de la fission nucléaire et de la bombe A. Ils financèrent également des laboratoires sur tous les continents, favorisèrent la « révolution verte » de pays du tiers monde avec l’introduction de techniques d’agronomie modernes mettant fin à des famines et permettant l’essor démographique. Les Rockefeller étaient des libéraux, mais une branche suivit les thèses économiques de Keynes tandis que d’autres préférèrent Schumpeter et Hayek, qui enseignèrent tous deux à la LSE, financée par la fondation Rockefeller (Hayek enseigna ensuite à l’université de Chicago, fondée par John D. Rockefeller). Hayek donna naissance à l’« École économique de Chicago », pendant du keynésianisme dont émergea Milton Friedman avec l’ultralibéralisme néoclassique et le monétarisme qui triomphera après le premier choc pétrolier.
Bien entendu, la famille pesa également politiquement. Celle-ci offrit 350 000 dollars (une somme énorme à l’époque) pour financer, en 1939, la nouvelle commission d’« Études guerre et paix » du Council on Foreign Relations afin de travailler secrètement sur l’après-guerre (le CFR étant lui-même financé depuis sa création en 1922 par John D. Rockefeller Jr.). Plusieurs des membres du CFR furent impliqués dans la conférence de Dumbarton Oaks qui aboutit aux accords de Bretton Woods, jetant les fondations du système monétaire international en 1944. D’autres de ses membres participèrent à la conférence internationale de San Francisco en juin 1945, décidant de la création de l’ONU. D’ailleurs, en 1946, John D. Rockefeller Junior, fils du fondateur de la Standard Oil, acheta un terrain à New York et y fit construire le siège de l’ONU. On pouvait trouver, au CFR, les frères Dulles : John Foster Dulles, futur secrétaire d’Etat et son frère Allen, qui participa à fonder la CIA en 1947 avant de la diriger en 1953 et de faire tomber Mossadegh. David Rockefeller fréquenta les Dulles dans les années 1930 et trouva sa femme dans leur entourage. Pour sa part, Allen Dulles fut nommé à la tête de l’OSS (Office Strategic Services), ancêtre de la CIA, dans le Rockefeller Center.
Le CFR, un des piliers du réseaux Rockefeller, vit passer la plupart des figures politiques américaines majeures, de Kissinger à Jimmy Carter. Il se réunit encore aujourd’hui dans une résidence donnée en 1944 par la veuve d’un ancien directeur de la Jersey Standard, Harold Pratt. Dès 1946, David Rockefeller participa au groupe d’études du CFR sur la « reconstruction en Europe de l’Ouest » qui aidera à former le plan Marshall. En 1949, David Rockefeller devint l’un des directeurs du CFR, le plus jeune désigné, encore à ce jour, à ce poste (34 ans). En 1970, il devint président du CFR après John McCloy, à qui il avait déjà succédé à la tête de la Chase Manhattan Bank, dix ans plus tôt. La Banque mondiale, dont le siège se situe à côté de la Maison-Blanche, fut dirigée pendant ses deux premières décennies d’existence par des hauts dirigeants de la Chase Bank, la banque des Rockefeller. Le premier fut McCloy.

Mais n’oublions pas que le cartel des Sept Sœurs permit les Trente Glorieuses : sans un apport aussi stable et régulier d’énergie à bas coût (il aurait pu, certes, être plus bon-marché encore) désormais indispensable pour les démocraties capitalistes occidentales, une croissance si soutenue n’aurait pu advenir, ou à tout le moins être si pérenne. Du reste, le cartel tenta par tous les moyens de rester secret et ne fut exposé au grand jour que par des enquêtes du Sénat américain en 1952 et 1974. C’est en 1974 que le Sénat apprit l’existence, grâce à un témoignage, du « groupe politique de Londres » et, pour les affaires trop importantes pour ce groupe, de la « réunion des chefs », le groupe de New York, dirigé par le président d’alors de la Jersey Standard : John K. Jamieson. La Jersey gardait l’ascendant sur ses homologues. Washington ne pouvait se passer de Big Oil. Pourtant, l’industrie pétrolière violait les lois antitrust et surtaxait l’US Navy. Pour éviter un scandale associant le capitalisme à « l’exploitation prédatrice », mais aussi par intérêt géostratégique national, les États-Unis laissèrent faire et permirent même que cette industrie intègre plusieurs institutions internationales cruciales pour en orienter les décisions et l’idéologie. Mais c’est à la Maison-Blanche que l’influence de l’industrie pétrolière se fit la plus forte.
Plusieurs personnalités illustrent le propos. Commençons par John McCloy, un avocat d’affaires chargé de dossiers internationaux sensibles dans les années 1930, surtout en Allemagne. Roosevelt le fit assistant du secrétariat à la Guerre en avril 1941. Nelson Rockefeller l’invita à s’associer au cabinet d’avocats familial, dont la Chase Manhattan Bank était le principal client. Président de la Banque mondiale de 1947 à 1949, il fut nommé par Truman haut-commissaire américain pour l’Allemagne de 1950 à 1953. Là, il accorda nombre de pardons aux industriels ouest-allemands condamnés à Nuremberg pour avoir soutenu le régime nazi, notamment ceux d’IG Farben ayant appliqué la « Solution finale » et fourni le Zyklon-B. Le pire d’entre eux était Fritz ter Meer, qui fut blanchi et devint dirigeant de Bayer AG, ancienne filiale d’IG Farben. Alfred Krupp, condamné pour crimes contre l’humanité à Nuremberg, fut également libéré, en 1951. Début 1950, McCloy approuva le recrutement par la CIA d’un ancien général nazi, Reinhard Gehlen, pour diriger le contre-espionnage ouest-allemand. L’Américain refusa également d’extrader Klaus Barbie, criminel SS surnommé le « boucher de Lyon » ayant torturé Jean Moulin jusqu’à la mort durant la guerre. Barbie fut utilisé par les Américains pour infiltrer le parti communiste bavarois avant d’organiser sa fuite vers la Bolivie, en 1951. Tout ceci était justifié par les impératifs de la Guerre froide. Après son tour en Allemagne, McCloy devint président de la Chase puis, en 1960, un important conseiller du président Kennedy en matière de sécurité et de politique pétrolière. Il fut par la suite conseillé des présidents Johnson, Nixon, Carter et Reagan. Il n’arrêta pour autant d’offrir ses services aux Sept Sœurs. Selon lui, son travail auprès des dirigeants du cartel consistait alors à les « garder hors de prison ».

Le docteur Henry Kissinger, juif allemand réfugié aux États-Unis juste avant la guerre, étudiant à Harvard, eut pour mentor Krämer, haut conseiller politique du Pentagone. Kissinger dirigea en 1955 un groupe d’études du Council on Foreign Relations sur l’arme nucléaire, dont David Rockefeller était également membre. Ce dernier remarqua ainsi Kissinger, lui offrant de diriger le « Projet d’études spéciales » financé par le frère ainé de David, Nelson Rockefeller. Ce groupe, chargé des questions géostratégiques, comptait également dans ses rangs Edward Teller, père de la bombe H, deux autres frères Rockefeller (John D. III et Laurance) ainsi que Dean Rusk. Ce dernier était président de la fondation Rockefeller, poste qu’il quittera pour diriger la diplomatie sous Kennedy et Johnson. Le rapport rendu en décembre 1957 par le Projet d’études spéciales conseilla l’intensification massive des investissements militaires, notamment nucléaires, face à l’URSS. Ce rapport, publié juste après le lancement de Spoutnik par les Soviétiques et juste avant le second mandat d’Eisenhower, eut de larges échos. Élu gouverneur de New York en 1958, Nelson Rockefeller engagea Kissinger comme conseiller en politique étrangère et tenta par trois fois l’investiture du Parti républicain (1960, 1964 et 1968), sans succès. En 1968, le président Nixon débaucha Kissinger pour en faire le dirigeant du National Security Council.

Seulement, Big Oil ne fut pas le seul à influencer la politique américaine. À dire vrai, il fut progressivement supplanté par des pétroliers indépendants des États-Unis, souvent texans. De culture et d’intérêts différents des majors, ces nombreux pétroliers entraînaient une foule de salariés avec eux et devinrent un grand groupe d’influence. Leurs trois champions successifs furent Lyndon Johnson, Richard Nixon et George H. W. Bush. Avant de devenir vice-président de Kennedy, Johnson fut sénateur démocrate du Texas pendant 12 ans (1949-1961) et un ardent défenseur des pétroliers. En 1940 déjà, Johnson s’était rendu indispensable chez les démocrates en obtenant les financements des pétroliers texans pour la campagne de Roosevelt. Durant la mandature de Johnson au Texas, Houston et Dallas étaient devenus des pôles clefs du complexe militaro-industriel américain. Johnson parvint également à convaincre John Foster Dulles de donner aux pétroliers indépendants une part dans le consortium du pétrole iranien. Chef de la majorité au Sénat à partir de 1955, Johnson se cramponna à « l’abattement pour déplétion » : une déduction fiscale instaurée en 1913 pour dédommager les pétroliers de la déplétion de leur capital, donc de l’épuisement de leurs réserves de brut. Cet abattement s’élevait à 27.5% des revenus du pétrolier. Plus un pétrolier gagnait d’argent, plus il pouvait déduire. Cet abattement devint vital pour les indépendants lors de la Grande Dépression en 1931. Or, Johnson fut élu du Texas la première fois en 1937. Il défendit la mesure corps et âme. En 1960, cet abattement représentait un manque à gagner de 160 milliards de dollars pour l’Etat. Johnson fut contraint au silence lorsque, vice-président, il vit John F. Kennedy s’attaquer à l’abattement et l’astuce en or, avec l’aide de son frère, Robert Kennedy. Le président s’aliéna ainsi les indépendants et Big Oil. Après l’assassinat de Kennedy (22 novembre 1963), Johnson, devenu président, abandonna instamment le combat des Kennedy contre l’industrie pétrolière.

Nixon entra en politique en Californie, également une terre pétrolière. Il défendit l’abattement pour déplétion, lui octroyant le soutien des pétroliers. Ce soutien manqua pourtant de lui coûter sa carrière en 1952. Mais Nixon s’en sortit et n’avait pas changé de position lorsqu’il fit campagne pour l’investiture républicaine en 1968. Financé par les pétroliers, non seulement il obtint l’investiture républicaine, mais également la présidence en janvier 1969. Pourtant, le président Nixon allait amèrement décevoir les pétroliers. Il en alla autrement de George Herbert Walker Bush. Le père de ce dernier, Prescott Bush, issu d’une famille très aisée, fut l’un des plus brillants agents du Wall Street de l’entre-deux-guerres. Il joua un rôle essentiel dans l’émergence de son fils dans le pétrole, les services secrets puis la politique. Il devint en 1924 un puissant banquier d’affaires, puis vice-président de la très prestigieuse banque W. A. Harriman & Co. en 1926, dirigée par son beau-père George Herbert Walker. Devenue la Brown Brothers Harriman en 1931, cette banque devint une des premières banques d’investissement du monde. Prescott Bush devait s’occuper de la clientèle allemande et devint, à ce titre un des directeurs de l’Union Banking Corporation (UBC), fondée par son beau-père pour financer l’industrie allemande de la famille Thyssen, qui finança l’accession au pouvoir d’Hitler.
En 1942, l’administration Roosevelt saisit les capitaux de l’UBC au nom de la loi sur le commerce avec l’ennemi. Disposant de preuves de l’implication décisive de la Brown Brothers Harriman dans l’émergence du régime nazi, l’administration Roosevelt décida de n’en rien faire. Des documents nazis impliquant la banque et Prescott Bush personnellement furent retrouvés en Allemagne après la guerre. Robert T. Crowley, numéro deux de la direction des opérations secrètes de la CIA durant la Guerre froide, déclara que « le dossier était accablant ». D’après lui, McCloy et Dulles avaient étouffé l’affaire. Il allait sans dire que Dulles et Bush se connaissaient et que la Brown Brothers Harriman était un client majeur de Sullivan & Cromwell, le cabinet d’avocats international dont les frères Dulles étaient les associés. Dulles avait lui-même fait affaire avec les nazis avant la guerre et en recruta après la guerre pour la CIA. Bush aida certainement la CIA par la suite, notamment pour financer les Saoud en Arabie et les Sabah au Koweït. Devenu sénateur républicain du Connecticut en 1952, Prescott Bush permit à Eisenhower d’accéder à la présidence, mais aussi au jeune Nixon d’entrer dans l’establishment. Il lui témoigna un soutien indéfectible lors du scandale qui manqua de coûter à Nixon sa carrière en 1952. Il s’impliqua largement dans la campagne de Nixon contre Kennedy en 1960, qui manqua d’être un succès. Une campagne à laquelle George Herbert Walker Bush, fils de Prescott, jeune pétrolier, prit part.

En 1948, âgé de 24 ans, George H. W. Bush décida de quitter son confort sur la côte Est pour s’installer au Texas avec sa femme et son fils George W., deux ans. Il travailla pour Henry N. Mallon, dirigeant Dresser Industries, grand pourvoyeur d’équipements et services pétroliers, racheté par la banque W. A. Harriman & Co où siégeait Prescott Bush, proche ami de Mallon. S’étant lancée dans l’armement à l’heure de la Seconde Guerre mondiale, Dresser devint un pilier du complexe militaro-industriel américain et fusionna en 1998 avec son principal concurrent : Halliburton, dirigée par Richard Cheney, secrétaire à la Défense sous Bush père (1989-1993) puis vice-président de Bush fils (2001-2009). Mais n’allons pas trop vite.
En 1948, cette partie du Texas devint la dernière ruée vers l’or noir conventionnel. Riche en pétrole et en uranium, le Texas ne facilita pourtant pas l’exploitation : ces champs étaient plus profonds, nécessitaient davantage de technologie. Dallas sortit de terre à proximité de ces ultimes champs. En mars 1953, George H. W. Bush cofonda Zapata Petroleum, dont le nom faisait un hommage ironique au révolutionnaire mexicain éponyme. Le capital avait largement été apporté par son père Prescott. C’est avec cette société que George H. W. Bush aida vraisemblablement la CIA. Remontons le fil : si Mallon avait utilisé Dresser pour aider la CIA, il est très probable qu’il ait permis un rapprochement entre Prescott et la CIA. George H. W. Bush, vice-président de la Zapata Petroleum, devint président de la branche offshore de Zapata en 1954, secteur qui connaissait un grand essor. Pourtant, les bénéfices ne décolèrent jamais. Était-ce là l’objectif ? Bien que George H. W. Bush le nia toute sa vie durant, il est très probable (et soutenu par d’anciens officiers de la CIA) que la Zapata ait servi à la CIA, notamment pour lancer le désastre que fut le débarquement de la baie des Cochons, visant à renverser le tout nouveau régime castriste, le 17 avril 1961. Bien que ce ne soit pas la raison principale de l’opération, l’arrivée de Fidel Castro fit perdre gros aux pétroliers.
George H. W. Bush décrocha cependant un contrat d’exploitation du premier puits offshore du Koweït et s’associa au début des années 1960 à Sedco, leader mondial du forage offshore et ayant apporté nombre d’innovations clefs à ce domaine hautement technologique. Son fondateur et président, Bill Clements, devint le numéro deux du Pentagone sous Nixon en 1971 et fut maintenu à ce poste par le président suivant : Ford. En 1979, il deviendra le premier républicain élu gouverneur du Texas depuis un siècle. Mais revenons à Bush. En 1960, celui-ci s’associa à un concurrent mexicain : la Perforaciones Marinas del Golfe (Permargo), dont un des hommes clefs, Jorge Diaz Serrano, devint dirigeant de la Pemex, compagnie pétrolière nationale du Mexique, en 1976. Cette alliance permit à la CIA de placer des atouts dans Pemex, avant que Serrano ne soit jeté en prison par le parlement mexicain pour détournement de fonds en 1983. Bush acheta vraisemblablement Serrano en lui vendant à prix cassé une plateforme offshore stratégique. La SEC, gendarme de Wall Street, tenta de comprendre la nature de l’alliance entre la Zapata et la Permargo à la fin des années 1980, mais toutes les archives de la Zapata couvrant 1960 à 1966 avaient été « inopinément détruites » lorsque Bush était devenu vice-président des États-Unis (1981-1989). Toujours est-il que les frères Liedtke participaient au capital de la Zapata. Or, ces frères permirent la fusion de Zapata avec Oil City, formant le groupe Pennzoil en 1963, l’un des plus importants pétroliers indépendants des États-Unis.

À l’automne 1962, George H. W. Bush débuta sa carrière dans le Parti républicain alors que son père mettait fin à la sienne. En 1964, inexpérimenté mais très confiant, George H. W. Bush tenta l’élection sénatoriale du Texas et perdit face à Johnson. Pour cette élection, le clan Bush avait retiré son soutien à Nelson Rockefeller, migrant manifestement son soutien aux majors vers un soutien aux pétroliers indépendants. Bush quitta la présidence de la Zapata Offshore en 1966 et fut élu député à la Chambre des représentants. Son père Prescott fit alors jouer de ses relations pour faire nommer son fils au comité chargé des propositions des lois fiscales, notamment responsable du maintien de l’abattement de déplétion. Il obtint ce qu’il souhaitait grâce à l’intervention directe du leader du Parti républicain et futur président : Gerald Ford.
En 1968, Nixon fut choisi pour représenter les républicains pour la course à la Maison Blanche, au détriment de Nelson Rockefeller. Bill Liedtke, fondateur de la Pennzoil et ancien associé de Bush dans le Zapata, fut de loin le plus acharné des directeurs financiers régionaux de la campagne de Nixon. Prescott Bush tenta alors de faire de son fils George, 44 ans seulement, le vice-président de Nixon. Bien qu’ainsi recommandé par de nombreuses personnes influentes, le gouverneur du Maryland Spiro Agnew fut tout de même préféré à George Bush, ce que Prescott ne pardonna jamais à Nixon, qu’il avait tant aidé. Pire, en septembre 1969, le président trahit les pétroliers en abaissant l’abattement pour déplétion de 27.5% à 22% à peine huit mois après son investiture. En 1969, la production interne de pétrole avait du mal à fournir assez de brut pour la demande intérieure des États-Unis. Nixon céda aux critiques et passa outre les quotas limitant les importations de pétrole instaurés par Eisenhower au nom de la sécurité nationale. Ce geste et le manque de fermeté de Nixon face à l’Opep finit de lui aliéner l’industrie pétrolière, dont le nouveau champion devint George H. W. Bush au début des années 1970. Il n’allait pas tarder à devenir vice-président (1981-1989), puis président (1989-1993), avant que son fils ne le suive (2001-2009).
Sources (texte) :
Auzanneau, Matthieu (2021). Or noir, la grande histoire du pétrole. Paris : La Découverte, 890p.
LeVine, Steve (2007). The Oil and the Glory, the pursuit of empire and fortune on the Caspian Sea. New York : Random House, Inc., 472p.
Sources (images) :
https://fr.wikipedia.org/wiki/David_Rockefeller (David Rockefeller)
https://fr.wikipedia.org/wiki/John_McCloy (McCloy)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Nelson_Rockefeller (Nelson Rockefeller)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Lyndon_B._Johnson (président Johnson)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Richard_Nixon (président Nixon)
https://fr.wikipedia.org/wiki/George_H._W._Bush (président Bush père)