L’histoire du pétrole (partie XVII) : l’or noir africain, manne coloniale (1945-1970)
Rappel : La relation spéciale américano-saoudienne ne concernait que les élites d’Arabie saoudite. Une ségrégation existait entre les travailleurs américains, bien payés et traités, et leurs homologues arabes bien moins choyés. Les revenus pétroliers permettaient à la famille royale saoudienne de garder son trône par la répression et la corruption, allant jusqu’à interdire les manifestations par décret en 1956. Partant, l’Aramco pouvait bien ignorer l’opinion publique et se comporter en néo-colonisateur. Dès lors, malgré l’accord du partage à 50/50 de la rente pétrolière signé, les Sept Sœurs versaient bien moins que ce pourcentage à l’Arabie saoudite. Tout puissant, le cartel fonda même la GRO (Government Relations Organization), organisme diplomatique privé court-circuitant l’ambassade américaine en place depuis 1949. A l’instar de Pérez Alfonzo au Venezuela en 1943, le ministre saoudien du pétrole, Abdullah al-Tariki, découvrit en 1952 que l’Arabie saoudite ne recevait que 22% de la rente pétrolière. L’Aramco fut contraint à des compensations pour étouffer l’affaire. C’est que l’Aramco ne représentait pas les seuls intérêts américains en Arabie saoudite : l’entreprise Bechtel, en coopération avec le BinLaden Group, bâtissait dans le pays infrastructures comme bâtiments officiels ; l’Etat américain lui-même finança et fonda, dans les années 1950, plusieurs organisations régaliennes du pays, tandis que sortait de terre une base militaire américaine qui ne disait pas son nom. En parallèle, Washington commença à massivement livrer des armes aux saoudiens. La Maison-Blanche laissa pourtant l’Aramco libre de sa politique, soutenant l’entreprise de loin, ce afin de s’assurer une marge de manœuvre, notamment sur le dossier israélien, tout en gardant le contrôle. Ainsi, lorsqu’un parti réformiste dans la famille saoudienne chercha à faire émerger une monarchie constitutionnelle inspirée par le mouvement panarabe mené par Nasser, les Etats-Unis refusèrent de les aider à monter le coup d’Etat, dont la tentative fut éventée par l’Aramco auprès du prince héritier absolutiste : Fayçal, qui monta sur le trône en 1964. Pendant ce temps, Mattei, dirigeant du pétrolier italien ENI, passa un accord avec le shah d’Iran par lequel il se contentait de 25% de la rente pétrolière ; puis acheta à bas prix du pétrole soviétique. Deux choix qui déplurent fortement aux Sept Sœurs. Mattei disparut dans un accident d’avion aussi opportun que suspicieux, en 1962. L’Italien avait tout de même contraint les Sept Sœurs à abaisser le prix du pétrole de 10 cents en 1960. Or, plusieurs pays producteurs ne voulait pas voir le prix du baril baisser. Irrités, ceux-ci fondèrent en 1960, à l’instigation d’Alfonzo et al-Tariki, l’OPEP (Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole), rassemblant cinq pays détenant 80% des réserves connues de brut de la planète (Arabie saoudite, Venezuela, Irak, Iran et Koweït). Une organisation que l’abondance du pétrole rendait pour le moment totalement impuissante face au cartel des Sept Sœurs. Les années 1964-1966, en particulier, furent trois records successifs de découverte de nouveaux champs, obligeant les majors à ralentir, contre l’avis des pays exportateurs, la production du pétrole pour maintenir les prix. Pire : l’existence de l’entente de pays qu’était l’Opep rendait presque légitime une entente entre les compagnies occidentales, faisant abdiquer à Washington tout velléité à l’encontre du cartel. En sus, al-Tariki fut limogé en 1962, tandis qu’Alfonzo démissionna début 1963, profondément désabusé. Les Sept Sœurs continuèrent de décider secrètement de quotas de production pour les pays du Moyen-Orient, désavantageant souvent l’Irak dont les gouvernements étaient moins malléables (sûrement, également, parce que les Sept Sœurs ne possédaient que 23.75% de l’IPC). Ces quotas secrets, révélés au shah en 1966 – peut-être par la CFP française – occasionnèrent des protestations du souverain iranien. Celles-ci furent rapidement étouffées, les Sept Sœurs menaçant l’Iran d’un traitement analogue à celui réservé à l’Irak.
Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France chercha désespérément à s’affranchir du pétrole anglo-saxon. Sous le gouvernement provisoire, de Gaulle fonda le Bureau de recherches de pétrole (BRP) qui sonda le territoire métropolitain. Celui-ci se révéla presque dépourvu d’or noir. Seul un champ de gaz très chaud, sous haute pression, très toxique et dangereux, fut trouvé – et exploité – en Aquitaine. Alors, la France chercha ailleurs. Après une décennie de recherches, les Français trouvèrent enfin l’immense réserve d’Hassi Messaoud (« Puits de la chance »), en juin 1956, dans le Sahara. En mars 1957, de Gaulle, pas encore revenu de sa « traversée du désert » politique, se rendit dans le Sahara et y déclara que le brut algérien « est une grande chance pour la France » capable de « changer notre destin ». Et pour cause, la France importait 100% de son pétrole en 1950, 90% en 1960, 60% en 1962, grâce au seul pétrole algérien. Seulement voilà, avec la guerre d’Algérie (1954-1962), il était évident que la France ne pourrait garder ses territoires maghrébins. Le contrôle des hydrocarbures du Sahara algérien freina significativement les accords de paix d’Evian et en furent un pan important. Les Français tentèrent jusqu’au bout de bâtir une sorte de Commonwealth englobant les autres colonies françaises d’Afrique occidentale. Le 10 janvier 1957, une loi institua l’Organisation commune des régions sahariennes (OCRS) regroupant l’Algérie, la Mauritanie, le Niger, le Soudan, le Tchad et la France, pour la « mise en valeur, l’expansion économique et la promotion sociale des zones sahariennes de la République française ».
Le 7 août 1957, le Sud algérien se mua en deux départements français (les Oasis et la Saoura). C’était une manière d’intelligemment rompre le lien juridique entre le Sahara et l’Algérie. De grands travaux furent entrepris pour bâtir des infrastructures. Le putsch militaire d’Alger de Massu, le 13 mai 1958, conduisit le général de Gaulle au pouvoir par un coup d’Etat relativement populaire. La IVe République tombée, de Gaulle s’entoura d’hommes pragmatiques et déterminés à garder les ressources stratégiques françaises : Jacques Foccart, Pierre Guillaumat et Georges Pompidou. La carrière de ce dernier vaut mention. Entré dans la banque Rothschild en 1954, devenu son dirigeant en 1956, Pompidou investit massivement en 1957 au capital de Francarep, la société franco-africaine de recherches pétrolières (avec Lazard et Paribas, deux autres puissantes banques d’affaires). Pompidou avait déjà fondé, avec la banque d’affaires Worms, la Compagnie financière pour la recherche et l’exploitation pétrolières (Cofirep) en 1955 : un fonds d’investissement destiné à récolter l’argent de petits porteurs pour l’investir dans la prospection des hydrocarbures au Sahara. Ce fut un succès, bien que fondée un an avant la découverte du pétrole en Algérie. Les Rothschild, deuxième actionnaire au capital de la CFP après l’Etat français, avaient ainsi d’immenses intérêts dans le pétrole algérien, à la veille de l’indépendance. Lâchant la direction de Rothschild pour devenir directeur de cabinet de de Gaulle du 1er juin 1958 au 9 janvier 1959, Pompidou retrouva son poste chez Rothschild juste après mais fut chargé des négociations de paix préalables avec le FLN en février 1961. Dans une ambiance glaciale, ponctuée par un attentat de l’OAS, la haute finance décida finalement d’abandonner le pétrole algérien. Ce ne fut pas le cas de l’Etat français.

Les négociations de la paix d’Evian manquèrent par deux fois d’échouer à cause du statut du Sahara. La France proposa même de garder la souveraineté sur le territoire et un étroit couloir entre le Sahara et la Méditerranée. Seulement voilà, en 1960, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Tchad étaient devenus indépendants de la France en gardant leurs territoires sahariens. La France s’était bien réservée par propriété les ressources en uranium du Gabon, mais guère plus. Paris souhaitait également garder le Sahara pour ses essais d’armes atomiques et chimiques (la très secrète B2-Namous, active jusqu’en 1978). De Gaulle admit enfin publiquement en septembre 1961 que le Sahara faisait partie du territoire algérien. Alors, la paix put être signée : l’Algérie concéda la continuité des contrats signés, permettant aux investisseurs français de préserver la propriété et le contrôle de la production de brut, malgré l’indépendance. Le FLN accepta notamment parce qu’il était bien incapable de remplacer les ingénieurs français. Alors, l’Etat algérien prit une participation minoritaire dans l’une des compagnies pétrolières et instaura une co-souveraineté, avec l’Organisme saharien (OS), destinée à superviser l’exploitation pétrolière.

Rapidement, les Algériens se plaignirent de rétentions d’informations. Alger fonda sa compagnie pétrolière nationale le 31 décembre 1963 : Sonatrach. Le ministre du Pétrole algérien, Abdesselam, fit entrer en jeu les pétroliers américains. À dire vrai, c’est un agent de la CIA qui poussa le ministre à choisir deux sociétés américaines pour évaluer les ressources en hydrocarbures du pays. En juin 1965, Houari Boumediene devint président de l’Algérie, mit en place une politique socialiste et ouvrit le pays à l’URSS sans pour autant rompre le contact avec les compagnies pétrolières américaines. Pris en tenaille, les pétroliers français, se sachant en sursis, sapèrent les efforts de l’Etat vers l’indépendance énergétique. La guerre des Six Jours (1967) vit la relation sérieusement se dégrader. À partir de là, le groupe français Elf falsifia des données techniques transmises à Alger et exploita un champ dans des conditions pouvant l’endommager de manière irréversible. En 1969, l’Algérie rejoignit l’Opep et accueillit des ingénieurs soviétiques qui contredirent leurs homologues français. Le 24 février 1971, Boumediene, fort du soutien des majors américaines qui s’engagèrent à continuer à acheter les hydrocarbures algériens, annonça la nationalisation totale du secteur pétrolier. Elf se retira, mais pas la CFP. Cette dernière était surtout la représentante d’intérêts particuliers de la banque Rothschild. Ceci explique pourquoi Total opère aujourd’hui encore en Algérie, en coopération avec la Sonatrach. Le secteur pétrolier fut, à partir des années 1970, la source de la corruption dans les hautes sphères du pouvoir.

Mais l’Algérie ne fut pas le seul pays où la France s’impliqua pour le pétrole. Car la France tenta désespérément d’acquérir une indépendance énergétique, fut-ce au prix du devenir démocratique de ses anciennes colonies. Le Gabon devint indépendant le 17 août 1960, mais resta sous tutelle française. Peu avant l’indépendance, le Gabon se révéla être l’un des pays les mieux pourvu en or noir. Alors, la France imposa, dans des accords entérinant l’indépendance et une coopération entre les deux pays, de lui réserver les ressources stratégiques : le pétrole, mais aussi l’uranium, le thorium, le lithium et béryl. Concernant ces ressources stratégiques, selon l’article 5, « la République gabonaise réserve par priorité leur vente aux Etats de la Communauté [la France et ses anciennes colonies] après satisfaction des besoins de sa consommation intérieure ». Après la vague d’indépendances de 1960, la France s’assura en particulier de son contrôle sur le Gabon et le Cameroun voisin, riches en hydrocarbures.
Le 12 février 1962, Léon M’Ba devint le premier président du Gabon, son parti ayant reçu 99.57% des voix… Comme Félix Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire ou Léopold Sédar Senghor au Sénégal, M’Ba était considéré comme un fidèle de l’ancienne puissance coloniale. Après tout, avant l’indépendance, M’Ba, vice-président du Conseil du gouvernement français local, avait voté contre l’indépendance, préférant que le Gabon devienne un département français. Le 17 février 1964, M’Ba fut renversé par un groupe d’officiers gabonais, sans un coup de feu. Les putschistes portèrent Jean-Hilaire Aubame, très populaire, au pouvoir. Seulement, à cette heure, la France venait de perdre l’Algérie et craignait de perdre le Congo-Brazzaville. Or, c’étaient là ses deux sources stratégiques de pétrole. Alors, pour la France, il n’était pas question de perdre également le Gabon. Pire, la France soupçonnait les États-Unis de soutenir les putschistes. Dès le 18 février, de Gaulle approuva un plan du Service de documentation extérieur et de contre-espionnage (SDECE), les services secrets français. Celui-ci fut monté par Maurice Robert, patron de la SDECE, Jacques Foccart, le « Monsieur Afrique » de l’Elysée, Pierre Guillaumat, polytechnicien gaulliste qui gardera la mainmise sur l’énergie (pétrolière et nucléaire) française de la fin de la Seconde Guerre mondiale à la fin des années 1970 et Guy Ponsaillé, directeur de l’Union générale des pétroles (UGP), connaisseur du pays. Ce plan avait pour but de remettre M’Ba au pouvoir. Pour cela, il fallait une demande d’intervention du vice-président du Gabon, Paul-Marie Yembit, introuvable. Sa lettre sera antidatée. Le 19, les parachutistes français prirent Libreville et M’Ba regagna son palais présidentiel, flanqué de Guy Ponsaillé comme conseiller.

Le 1er mars 1964, M’Ba réprima des manifestations contre la France en envoyant 150 opposants en prison, dont Aubame. Son parti subit néanmoins une débâcle électorale dans la capitale lors des législatives. M’Ba renforça alors là répression. La Garde présidentielle était financée par les compagnies françaises sur place, surtout l’UGP. L’ambassadeur français eut alors là mauvaise idée, en 1965, de parler du retrait des troupes françaises qui protégeaient le palais. Il osa même les comparer à des troupes d’occupation. M’Ba entra dans une colère noire, se rendit en France et exigea qu’un nouvel ambassadeur soit nommé. Un homme plus adapté, Maurice Delaunay, fut nommé. M’Ba consentit alors à rentrer et réaffirma que les Français étaient des Gabonais d’adoption. Atteint d’un cancer, M’Ba devait se rendre en France une fois tous les deux mois. Pendant ce temps, Delaunay devenait un véritable chef d’Etat par intérim car le vice-président Yembit, illettré, lui demandait quand signer des documents qu’il ne comprenait pas. L’ambassadeur de France soutenait également un jeune homme de 29 ans : Albert-Bernard Bongo. Celui-ci fut nommé ministre-délégué à la présidence en 1965, puis vice-président à la place de Yembit en 1966. Pendant ce temps, le gouvernement Pompidou formait les compagnies pétrolières françaises (dont l’UGP) pour former l’ERAP (ou Elf-RAP, du nom de l’une des marques de la société), rebaptisé Elf Aquitaine en 1976.
Tandis que Bongo était juste élu vice-président en novembre 1966, l’état de santé de M’Ba devint critique. Il eut juste le temps, poussé par Foccart, de faire campagne avec Bongo pour une réélection et de changer la constitution de son pays le 20 février 1967, pour prévoir une prise de pouvoir du vice-président en cas de décès du président. M’Ba fut réélu le 19 mars avec 99.5% des voix. Après quoi, il décéda le 28 novembre. Bongo, devenu président, supprima les partis et créa son parti unique : le Parti démocratique gabonais (PDG), dit « parti de la rénovation ». Bongo et Delaunay réorganisèrent la Garde, dite « Garde blanche », composée d’anciens légionnaires et où seuls les Africains de la tribu du président, les Batékés, étaient admis. Delaunay resta ambassadeur jusqu’en 1979, puis devint directeur des mines d’uranium de Franceville au Gabon, jusqu’en 1989.

Ce n’était pas là un cas isolé. Le Nigeria obtint son indépendance vis-à-vis du Royaume-Uni en 1960. Avec 40 millions d’habitants, le pays comptait plus d’Africains que toutes les anciennes colonies françaises réunies. Or, Shell et BP avaient découvert dans les années 1950 que le pays regorgeait de pétrole. Le Nigeria s’avéra le pays d’Afrique noire le mieux pourvu en or noir. Vers 1965, ses extractions équivalaient celles des producteurs du golfe Persique. Le Nigeria rejoignit l’Opep en 1971 en tant que l’un de ses plus gros producteurs. En 1964, la Safrap, filiale de l’une des compagnies françaises qui formeront bientôt Elf, acquit des prospections de 3 000 km² auprès de l’Etat nigérian. En 1965, cette concession fut élargie à 30 000 km², à l’est du delta du Niger, sur le territoire – regorgeant de pétrole – de l’ethnie Ibo. Les premiers barils français furent extraits du Nigeria en 1966. Or, le 15 janvier 1966, le général Johnson Aguiyi-Ironsi renversa la première république nigériane, assassinant 27 dirigeants avec des jeunes officiers ibos.
Les Ibos, majoritairement chrétiens et animistes, s’estimaient écartés du pouvoir malgré leur influence dans le pays. Après le coup d’Etat, le nord du Nigeria, majoritairement musulman, se souleva contre les Ibos. Ils massacrèrent plus de 30 000 Ibos de janvier à octobre, poussant ce peuple à l’exil vers sa région d’origine : le sud-est du pays. Le général Aguiyi-Ironsi fut lui-même assassiné le 29 juillet 1966. Une junte militaire musulmane dirigée par le général Yakubu Gowon prit alors le pouvoir. Il chercha immédiatement à imposer un nouveau découpage territorial privant les Ibos d’une grande part de ses ressources pétrolières. Le 30 mai 1967, le colonel Odumegwu Ojukwu, gouverneur militaire du sud-est du Nigeria, proclama l’indépendance de la région, désormais nommée Biafra. De Gaulle y vit une opportunité et confia à Foccart souhaiter le « morcellement » du trop puissant Nigeria. Foccart s’appuya alors sur le Gabon d’Omar Bongo (ayant changé de prénom après sa conversion à l’Islam) et la Côte d’Ivoire de Félix Houphouët-Boigny, pays alliés de la France dans la région, pour secrètement armer les Ibos à compter de novembre 1967, sous couvert d’aide humanitaire le plus souvent. Le dispositif fut financièrement soutenu par l’Afrique du Sud et la Rhodésie, qui cherchaient à saper l’influence trop importante du Nigeria dans l’Afrique anglophone. Le 24 mai 1968, les forces biafraises perdirent le contrôle du terminal pétrolier de Port-Harcourt, constituant le seul accès biafrais à l’Atlantique. Il était désormais clair que le Biafra ne pouvait l’emporter. Pourtant, la France intensifia ses livraisons d’armes durant l’été suivant. Mais le camp adverse était le seul à bénéficier d’une aviation et, chose rare, du soutien des Deux Grands (URSS et Etats-Unis). Les Mig russes de l’armée régulière, pilotés par des Égyptiens, multipliaient les carnages sur les routes pleines de réfugiés ibos. Les services secrets britanniques, dont les intérêts étaient de contrer l’influence soviétique (Moscou livrait des armes) et de préserver son accès au pétrole du Nigeria face aux Français, se montrèrent très efficace pour aider à réduire les poches de résistances biafraises.

Le Biafra était aux abois. À partir d’août 1968, la faim y tuait 6 000 personnes par jour. En 1969, le Biafra, réduit et diplomatiquement isolé, était pourtant toujours soutenu par la France. Ojukwu s’obstina dans sa guerre perdue. Face à l’inéluctable défaite militaire, Paris tenta d’obtenir une victoire médiatique. Des journalistes furent acheminés sur place. Comme nulle autre en Occident, l’opinion française fut bouleversée par la large diffusion d’images et de reportages horribles du conflit. Les services secrets du SDECE suggérèrent alors aux journaux, dont Le Monde, de qualifier les massacres de « génocide », un terme qui, d’après l’ONU, ne reflète pas la réalité. Les « French doctors » de Médecins sans frontières diffusèrent cette propagande en faisant au Biafra leur première mission. Le 11 janvier 1970, Ojukwu se réfugia en Côte d’Ivoire. Le 14, le Biafra capitula et cessa d’exister. La guerre du Biafra fit de 1 à 2 millions, voire 3 millions, de morts, majoritairement des civils biafrais dont beaucoup d’enfants morts des suites du blocus alimentaire imposé par l’armée nigériane. Les pétroliers français s’en sortirent avec l’essentiel. La Safrap fut contrainte de céder 35% de son capital à la compagnie pétrolière nationale nigériane en 1971, puis 55% en 1974 (la Safrap fut renommée Elf Nigeria à cette occasion). En 1975, Elf Nigeria produisait 80 000 barils par jour, un rythme bien en deçà de celui de Shell et BP, mais allant croissant.

Sources (texte) :
Auzanneau, Matthieu (2021). Or noir, la grande histoire du pétrole. Paris : La Découverte, 890p.
LeVine, Steve (2007). The Oil and the Glory, the pursuit of empire and fortune on the Caspian Sea. New York : Random House, Inc., 472p.
Sources (images) :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_Pompidou (Pompidou)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_de_Gaulle (de Gaulle)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Houari_Boum%C3%A9di%C3%A8ne (Boumédiène)
https://fr.wikipedia.org/wiki/L%C3%A9on_Mba (M’Ba)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Omar_Bongo (Bongo)
https://publish.illinois.edu/fr337fa17-krapp2/biographies/ (Foccart)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_du_Biafra (guerre du Biafra)