La guerre de Crimée (partie IV) : le Danube pour prémices (1854)

La guerre de Crimée (partie IV) : le Danube pour prémices (1854)

Rappel : Avec les premiers combats en mer Noire et surtout l’attaque russe sur Sinope, Napoléon III exigea des belligérants qu’aucun affrontement ne se déroule en mer Noire. Les navires devaient rester dans leur port. Seulement, les Ottomans pouvaient ravitailler leurs troupes, contrairement aux Russes. La demande était inégale et donc, pour les Russes, scandaleuse. Après une timide proposition de paix par l’Empire ottoman au travers de promesse de réformes, la Russie donna une dimension religieuse à la guerre qui se préparait. Le tsar demanda une promesse de neutralité à Vienne et Berlin. Il essuya un double refus. Pire, la Prusse et l’Autriche se garantissaient mutuellement leurs territoires et s’obligeaient à attaquer la Russie si celle-ci prolongeait l’occupation des principautés danubiennes ou enjambait le Danube. L’Autriche renforça son corps d’observation à la frontière. L’Empire russe se décida, en parallèle, à rompre les relations diplomatiques avec la France et le Royaume-Uni en février 1854. C’est donc une Russie isolée diplomatiquement qui reçut un ultimatum franco-britannique en mars. Le tsar refusa de répondre mais également de déclarer la guerre. Les Franco-Britanniques déclarèrent ainsi officiellement la guerre à l’Empire russe en mars 1854. Une guerre qui allait tant rapporter à Napoléon III, sur tous les plans, qu’elle ferait naître la légende noire selon laquelle il l’aurait cherché, lui qui avait justement essayé de l’éviter. A vouloir apaiser les cours européennes, la France n’était pas prête pour la guerre, pas plus que ne l’était le Royaume-Uni. Napoléon III contracta un emprunt auprès de ses citoyens, accéléra les préparatifs et désigna comme commandant le ministre de la Guerre et maréchal Saint-Arnaud. Un corps expéditionnaire de 60 000 Français et 30 000 Britanniques devait être constitué et s’établir à Gallipoli. Des trois plans proposés par l’Empereur des Français, un visait déjà Sébastopol. Tout dépendait d’une éventuelle entrée en guerre de l’Autriche.

Alors que les soldats français s’installaient sur Gallipoli, les Zouaves et les tirailleurs, les troupes françaises les plus expérimentées après des années de guerre en Algérie, conseillaient les nouvelles recrues. Le 7 mai, Saint-Arnaud arriva lui-même à Gallipoli puis entra dans Constantinople le 9 mai. Les ambassadeurs français et britanniques s’y affrontaient. Celui de France fut rappelé au pays, laissant Saint-Arnaud cumuler les charges du chef militaire et la direction de la diplomatie.

Les Grecs, que les Européens (et particulièrement la France) avaient aidé dans leur quête d’émancipation vis-à-vis des Ottomans en 1831, humiliant ces derniers au passage, faisaient des leurs. Les Grecs, voulant aider les orthodoxes, poussaient les populations à prendre les armes contre les Ottomans. Le gouvernement grec laissa partir des irréguliers au front mais aussi des aides de camps du roi et appela au soulèvement en Epire, Thessalie et Macédoine. Ces régions étaient de plus irritées par les lourds impôts de guerre ottomans. En février, il y avait déjà 40 000 insurgés et une résurgence de la piraterie frappait les transports ottomans. La 4e division française du général Forey fut déroutée vers le Pirée pour « ramener le gouvernement grec au sentiment de ses devoirs envers la France qui a tant fait pour lui. » (Discours de Forey à ses hommes le 20 mai). La France, le Royaume-Uni et la Russie avaient garanti l’indépendance du royaume de Grèce le 7 mai 1832. En cas de conflit entre les garants, la Grèce devait rester neutre.

Plus au nord, la ville ottomane de Silistrie (sur le Danube), défendue par 18 000 hommes, fut assiégée par le maréchal et prince de Varsovie Paskiévitch avec 40 000 Russes, le 10 mars. Silistrie était la dernière défense avant Schumla, où Omer-Pacha avait rassemblé le gros de ses forces.

Sur la mer Noire, les flottes alliées engagèrent le combat après l’avoir tant évité. C’est que, le 9 avril pour les Britanniques et le 14 pour les Français, les vice-amiraux avaient reçu de leur gouvernement respectif la déclaration de guerre officielle. Mais ce n’était pas là la raison principale. La flotte combinée se présenta devant Odessa pour embarquer un dignitaire britannique au début du mois. Les batteries russes firent alors feu sur l’embarcation parlementaire. Outrés par cette agression contre le pavillon parlementaire, les Franco-Britanniques, après un blocus du port d’Odessa du 12 au 22 avril, rasèrent le port militaire ainsi que tous les navires russes au canon. À la différence du traitement réservé à Sinope par les Russes, seul le port militaire fut anéanti par les alliés. Les amiraux alliés renvoyèrent même des prisonniers sans contrepartie. Il est une remarque intéressante qu’il nous faut faire. La flotte russe de Sébastopol, pourtant peu éloignée d’Odessa, n’intervint pas pendant le blocus franco-britannique. Les Russes se savaient donc surclassés. Il faut dire que les navires à vapeur, chez les Russes, étaient réservés à la Baltique. De ce constat une conclusion : la flotte, offensive sous Catherine II et Alexandre Ier, était devenue défensive sous Nicolas Ier, ce qui causera sa perte.

À Constantinople, Saint-Arnaud se rendait compte de la difficulté de sa tâche. Lui qui, par ailleurs, avait déjà à supporter sa péricardite, maladie qui causera sa perte et le faisait cruellement souffrir par crises successives. Mais il ne montrait rien de la gravité de sa condition. Ce même Saint-Arnaud obtint le 14 mai le commandement supérieur sur Omer-Pacha, donc sur les armées ottomanes. Le 19 mai, une conférence avec tous les chefs alliés se déroula à Varna, non loin du front européen.

Omer-Pacha fit forte impression pas sa présentation claire de la situation. Les Ottomans alignaient 90 000 hommes, dont 45 000 à Schumla et 18 000 à Silistrie. Les Russes avaient déjà regroupé 45 000 hommes à Silistrie mais pouvaient en masser 200 000 dans deux mois. Omer-Pacha savait que Silistrie serait emportée sous peu mais comptait tenir à Schumla ; du moins en l’absence d’un soutien allié. Saint-Arnaud, trop enthousiaste, voulait défendre Silistrie et rejeter les Russes de l’autre côté du Danube. Lord Raglan, son homologue britannique, n’était pas convaincu ; mais ses officiers l’étaient. Pourtant, les Français n’étaient pas prêts et les Britanniques encore moins. La France avait quelque peu désappris les règles de la grande guerre par tant d’années de combat en Algérie. L’armée française était cependant passée experte en coups de main. Ce changement dans la conception de la guerre allait plus tard grever l’effort français en Italie puis au Mexique et enfin en France en 1870.

Lord FitzRoy Somerset, baron Raglan (1788-1855), commandant en chef des forces britanniques en Orient (1854-1855)

Silistrie résista à un assaut russe les 20-21 mai. Mais Saint-Arnaud se rendit bien vite compte que son plan visant à tenir Silistrie, annoncé à l’Empereur, au gouvernement britannique et convenu avec le sultan, était parfaitement irréalisable. Rien n’était prêt, les voiliers restaient bloqués en Méditerranée par manque de vent et de navires à vapeur pour les remorquer. Il fallait faire machine-arrière. Lord Raglan, réticent dès le départ, risquait le désaveu de son gouvernement. Ce fut la première crise interalliée de la guerre.

Défense de Silistrie (1854)

Après reconsidération, il fut décidé que Varna, non-loin du front, serait le centre des opérations pour prendre de flanc une éventuelle attaque russe vers le Bosphore. C’était, en fait, revenir à l’instruction initiale de Napoléon III. Silistrie, pour le moment, tenait : les Ottomans manquaient de tout sauf de munitions et tenaient face à une armée trois fois plus nombreuse, repoussant les assauts avec courage, résistant sous le pilonnage de l’artillerie. Le 11 juin, la base d’opérations officielle de l’armée française (dite armée d’Orient), fut transférée de Gallipoli à Varna. Le 30 juin, 30 000 Français et 20 000 Britanniques se trouvaient à Varna grâce aux efforts de la marine combinée. Il y avait là également 20 000 Turcs. Soit 70 000 soldats alliés. Le 10 juillet, ces nombres passèrent à 50 000 Français, 20 000 Britanniques et 60 000 Turcs, soit 130 000 soldats alliés. Un peu plus loin se trouvaient 150 000 Russes.

Saint-Arnaud comptait encore obtenir une victoire sur les Russes sur le Danube. Pourtant, dans la nuit du 22-23 juin, les Russes se retirèrent, abandonnant le coûteux siège de Silistrie posé il y a trois mois et sur le point d’aboutir. Ils repassèrent le Danube et évacuèrent même les principautés pour retrouver la Bessarabie en enjambant le Pruth. Ce retrait surprenant venait frustrer toutes les ambitions des alliés. Que faire face à ce bouleversement stratégique ? Partir serait laisser aux Russes le loisir de revenir ; poursuivre les Russes serait s’éloigner des bases d’opérations alors que l’ennemi se rapprochent des siennes ; passer l’hiver sans agir était politiquement et militairement inconcevable.

L’armée franco-britannique renforce celle des Ottomans et les Russes se retirent (juin 1854)

Mais qu’avait, du reste, motivé ce curieux repli ? L’explication tenait en un mot : Autriche. Le 3 juin, Vienne avait demandé le retrait russe dans les meilleurs délais. La Prusse l’avait suivi. Le 14 juin, Vienne avait signé une convention avec Constantinople lui permettant d’occuper la Valachie jusqu’à la paix finale avec la Russie. L’Autriche, en faillite financière et morale, avait même contracté un emprunt national, élevé les effectifs de ses troupes de 100 000 hommes et fortifié la frontière.

Pourtant, en juin 1854, tous les états allemands n’étaient pas d’accord avec le Pacte de Berlin. La conférence de Bamberg, organisée par la Confédération germanique, agissait comme un contrepoids de la conférence de Vienne. Les plus petits états allemands voyaient en la Russie une garante contre la révolution. N’avait-elle pas sauvé l’Autriche en 1849 contre le Printemps des peuples ? La Prusse, toujours hésitante, regrettait de s’être engagée auprès de l’Autriche. D’autant plus que les états allemands ne militaient pas tous pour la même solution. Dans le contexte du dualisme allemand, l’Autriche se montrait encore forte en 1854, ce serait l’une des dernières fois.

Carte de l’Europe au début de la guerre de Crimée (1853)

Tout ceci explique le retrait soudain des Russes en juin. La Russie ne pouvait opérer en mer Noire et son seul front utilisable longeait l’Autriche sur 300 km. Nicolas Ier ne pouvait risquer une guerre avec l’Autriche qui couperait ses arrières. Mais, après tout, n’était-ce pas un beau geste stratégique que de se retirer ? Les alliés demandaient l’évacuation des principautés comme préalable aux négociations. Nicolas Ier leur empêchait toute action militaire et se montrait de facto prêt à discuter en retirant ses troupes. Tout ce temps perdu coûterait une fortune à Paris et Londres s’ils devaient attendre l’année suivante pour agir militairement. Saint-Pétersbourg s’économisait en plus une guerre avec l’Autriche. Contrainte par Vienne, la Russie optait pour un choix stratégique tout à fait judicieux.

La France s’était, après tout, alliée à l’ennemi héréditaire (Royaume-Uni) pour mener une guerre sans haine à la Russie et désirait encore éviter le conflit. L’Autriche se trouvait l’alliée temporaire de la Prusse alors que les deux puissances se livraient une lutte pour l’hégémonie en Allemagne et se neutralisaient ainsi l’une l’autre dans ce conflit. Concernant une reprise des négociations, la Russie, isolée, ne promettait rien de convaincant. Ses conditions restaient les mêmes. A celles-ci, Paris et Londres opposaient les leurs, en quatre points :

1- Abolition du protectorat de la Russie sur les principautés, remplacé par une garantie européenne.

2- Affranchissement de la navigation à l’embouchure du Danube.

3- Révision du traité du 13 juillet 1841, pour limiter la puissance russe dans la mer Noire.

4- Renonciation de la Russie au protectorat officiel qu’elle exige de l’Empire ottoman sur ses sujets orthodoxes.

Le tsar rejeta ces conditions le 26 août. Pourtant, les états allemands de la Confédération germanique s’étaient finalement rangés derrière la ligne politique de la conférence de Vienne le 24 juillet pour promouvoir l’unité allemande. Mais le temps avait fait son œuvre, exacerbant les hésitations prussiennes. Ainsi, lorsque Vienne avait commencé sa marche sur la Valachie le 22 août, la Prusse s’était désolidarisée de l’Autriche. Un choix étrange car Frédéric-Guillaume se voulait le protecteur des Allemands et tous s’étaient rangé derrière l’esprit de la conférence de Vienne. Et puis, Berlin connaissait la rumeur qui disait que le tsar voulait rétablir le royaume de Pologne sous la férule de son fils le grand-duc Michel, donnant naissance à des revendications polonaises de territoires autrichiens et prussiens. La peur d’une guerre avec la Russie fut plus forte. Du reste, si les Autrichiens entrèrent en Valachie et en Moldavie, ils ne firent que prendre la place des Russes qui étaient déjà partis. Les Autrichiens ne se battront jamais. La guerre sur le front du Danube venait de s’achever.

Avec la fin de la guerre sur le Danube et la disparition concomitante du besoin de protéger Constantinople, les premières dissensions entre Français et Britanniques se firent jour. Raglan et Saint-Arnaud faisaient vivre l’alliance sur le terrain mais Paris et Londres avaient différentes priorités. Londres voulait sécuriser ses possessions des Indes en faisant reculer le géant russe en Asie. La France désirait surtout un remaniement de la carte européenne pour un retour de la puissance française. Ainsi, Londres, éminemment offensive, voulait porter la guerre sur Sébastopol tandis que Paris restait dans l’expectative tant qu’il restait un espoir pour la diplomatie. Une chose était sûre, si l’Autriche entrait en guerre, l’Europe suivrait et la Russie serait forcée de capituler. Mais Vienne donnait de faux espoirs et hésitait. Si François-Joseph attaquait la Russie, les Slaves de son empire, qui considéraient le grand frère russe comme un protecteur, se soulèveraient certainement. De la même manière, la Prusse guettait une mauvaise décision autrichienne pour raffermir son ascendant sur les terres allemandes. C’était toute la problématique du dualisme allemand.

Source (texte) :

Gouttman, Alain (2006). La guerre de Crimée 1853-1856. France : Perrin, 444p.

Sources (images) :

https://fr.wikipedia.org/wiki/FitzRoy_Somerset (Lord Raglan)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_de_Crim%C3%A9e (défense de Silistrie et carte des opérations en 1854)

https://omniatlas.com/maps/europe/18540328/ (carte de l’Europe en 1853)

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