La guerre de Sécession (partie V) : vers la sécession (1857-1861)

La guerre de Sécession (partie V) : vers la sécession (1857-1861)

Rappel : Alors qu’entre 1855 et 1860, l’aventurier William Walker faisait vivre, au péril de sa vie, l’espoir d’un empire esclavagiste dirigé par les sudistes en prenant brièvement le contrôle du Nicaragua, le chaos du Bleeding Kansas continuait de scinder les Etats-Unis entre les états du nord et du sud. John Geary fut nommé nouveau gouverneur du Kansas en 1856. En quelques mois, il parvint à faire cesser la guérilla … Temporairement : la législature officielle était celle des esclavagistes quand l’état était majoritairement antiesclavagiste. Geary, pourtant démocrate, démissionna en 1857 car ses décisions contre les esclavagistes n’étaient plus écoutées et il recevait quotidiennement des menaces de mort. Les référendums frauduleux se succédèrent alors pour déterminer une constitution du Kansas. En parallèle, les élections présidentielles de 1856 portèrent le démocrate James Buchanan au pouvoir en 1857. La constitution de Lecompton, au Kansas, faite par 1/5 des inscrits en 1857, entérinait la possession d’esclaves comme droit de propriété inaliénable. La manière dont la constitution de Lecompton fut adoptée était scandaleuse, même pour les démocrates du Nord et certains du Sud ! Douglas changea de camp pour mener l’opposition. Le parti démocrate se déchirait, ouvrant un boulevard à l’élection d’un républicain en 1860. C’est alors que se termina l’affaire Dred Scott en 1857. Ce dernier fut l’esclave d’un sudiste qui décida de s’installer dans le nord. A la mort de son maître, Scott demanda l’émancipation vis-à-vis de la veuve. Sept juges de la Cour suprême estimèrent que Scott ne pouvait être émancipé pour avoir passé quatre ans dans des états libres, qu’il n’était pas citoyen américain et que le Congrès n’avait en réalité pas le droit de statuer sur la légalité de l’esclavage dans les états. Le Congrès pouvait agir sur les lois, non sur les statuts et les règlements. Les deux derniers juges, républicains, prirent l’exact contrepieds de cette décision. L’arrêt Dred Scott (« Dred Scott decision » en anglais) était d’autant plus dangereux qu’il prétendait l’esclavage inscrit dans la Constitution des États-Unis. Or, si l’esclavage était inscrit dans la Constitution, alors aucune loi d’aucun état ne pouvait y contrevenir. C’était rendre l’abolition de l’esclavage dans les états nordistes et le Compromis du Missouri (1820) anticonstitutionnels. En parallèle, la guérilla reprit au Kansas.

En 1858, une joute verbale, par plusieurs débats, opposa Lincoln et Douglas dans l’Illinois. Le débat tournait majoritairement autour de l’esclavage. Douglas attaquait en disant que lui ne voulait pas diviser la nation, qu’abolir l’esclavage entrainerait une révolution et une guerre civile. Il accusait Lincoln de souhaiter l’égalité des races alors que lui considérait celle des Noirs comme inférieure et dégénérée. Lincoln répliqua en précisant sa position quant à l’égalité Blancs-Noirs : il ne la souhaitait effective que sur les idées de la Constitution, c’est-à-dire la liberté de manger sans demander la permission, le droit de vivre. En revanche, Lincoln ne souhaitait pas l’égalité sociale ou politique, ni le mariage mixte, pas plus que de droit de vote. Il voulait que l’esclavage s’éteigne lentement, peut-être dans un siècle. Il comprenait l’utilité de l’institution particulière et sa nécessité dans le fonctionnement de l’économie sudiste. Mais il refusait son expansion.

Lincoln pensait, en cela, suivre la volonté des pères fondateurs. Il accusa Douglas de s’être écarté de la position de ces derniers. Lors de l’un de ces débats, à Freeport dans l’Illinois, Lincoln posa une célèbre question à Douglas : les habitants d’un état avaient-ils la moindre possibilité légale d’écarter l’esclavage de leur territoire s’ils le souhaitaient ? Lincoln pointait là la contradiction entre l’arrêt Scott et la souveraineté populaire. Si Douglas répondait « non » il risquait la fureur des électeurs de l’Illinois (qui est un état du nord) et pouvait perdre sa place au Sénat ; s’il répondait « oui » il risquait la fureur des sudistes et se sabotait pour l’élection présidentielle de 1860. Mais Lincoln avait déjà posé cette question, si bien que Douglas savait y répondre : l’esclavage ne pouvait exister que dans un état où la population y était favorable. C’était contourner la question et cette réponse passa à la postérité sous le nom de doctrine Freeport.

Stephen A. Douglas (1813-1861), sénateur de l’Illinois (1847-1861)

Qu’importe l’éloquence de Lincoln, Douglas (démocrate) fut victorieux dans l’Illinois face à Lincoln en 1858. Pour autant, Lincoln était un quasi inconnu sur la scène politique et avait perdu de peu, faisant de ce résultat une glorieuse défaite. Qui plus est, malgré la victoire de Douglas, les démocrates vécurent une débâcle partout ailleurs en 1858. La disparition du parti américain, la Constitution de Lecompton et l’arrêt Dred Scott avaient œuvré en faveur des républicains. Les esclavagistes au pouvoir provoquaient leur propre perte en gouvernant trop brutalement. Les démocrates avaient abaissé les taxes douanières, ce qui ne plaisait guère aux industriels du Nord. Et puis, la crise économique de 1857 – qui n’était pas directement liée à la politique douanière – favorisa plus encore les républicains.

Les États-Unis avaient vécu la croissance et la prospérité jusqu’en 1857. La guerre de Crimée en Europe (1853-1856) priva le Vieux Continent des céréales russes, faisant exploser la demander auprès des Américains et intensifiant la spéculation foncière dans l’Ouest des États-Unis. La prospérité économique avait fait augmenter toutes les actions et les obligations. Entre 1848 et 1856, le nombre de banque bondit de 50% alors que leurs dépôts, billets et prêts doublaient. Le réseau ferroviaire tripla entre 1850 et 1857. Les usines fonctionnaient à plein régime. L’or californien injectait des millions dans l’économie tous les mois. Pourtant, la majorité du capital investi dans le système ferroviaire, les compagnies d’assurances et les banques américaines provenait d’Europe et surtout du Royaume-Uni. La guerre de Crimée, qui prit fin en 1856, et les velléités coloniales des puissances européennes en Extrême-Orient vidèrent les banques, faisant tripler les taux d’intérêt en France et au Royaume-Uni. Logiquement, les investisseurs européens préférèrent vendre leurs actifs américains pour investir en Europe où le rendement était subitement plus intéressant. Les actions et obligations américaines chutèrent, réduisant les actifs des banques américaines en 1856-1857. Celles-ci se mirent alors à imiter les banques britanniques qui augmentaient la proportion de leurs réserves par rapport à leur passif. Des stocks invendus obligèrent des usines à fermer temporairement. Le système entier était tendu et le télégraphe ajoutaient à la nervosité de Wall Street qui réagissait à des rumeurs. Le 24 août 1857, une banque d’investissement suspendit ses paiements pour suspicion de détournement de fonds. Une crise de confiance frappa le système bancaire américain.

Tout le monde voulu récupérer son argent. Les spéculateurs sombrèrent, tout comme un navire venant de Californie chargé de 2 milliards de dollars en or, au mois de septembre. À la mi-octobre, la majorité des banques américaines avaient suspendu leurs paiements en numéraire. Les usines et entreprises fermèrent, une vague de chômage s’abattît sur le pays, poussant les citoyens dans les rues pour manifester. À leur tour, les compagnies ferroviaires firent faillite, les récoltes sombrèrent aussi bien que la spéculation foncière, les importations diminuèrent, le Trésor fédéral fut déficitaire pour la première fois depuis dix ans. Pourtant, la crise passa vite, les banques reprirent leurs versements dès décembre 1857, le marché rebondit au printemps 1858 et tout revint à peu près à la normale fin 1858. Ce prompt rétablissement était dû à l’afflux d’or californien. Politiquement, les démocrates gagnèrent au moins quelques voix par leur méfiance des banques mais la question perdait en importance et les démocrates étaient de moins en moins anti-banques de toute façon. Les républicains, eux, réclamaient la résurrection de la Second Banque des États-Unis (une banque centrale) qui n’existait plus depuis une décision du président Andrew Jackson vingt ans plus tôt. Pour eux, il fallait surveiller les banques des états.

Les républicains essayèrent de faire passer des lois : la première visant à augmenter les tarifs douaniers (politique protectionniste) ; la deuxième à donner des parcelles de terres aux agriculteurs pour rebondir après la crise ; la troisième pour bâtir un chemin de fer intercontinental qui intègrerait les territoires et relierait la Californie aux autres états ; enfin la quatrième sur des subventions foncières pour les collèges agricoles et techniques de manière à former les agriculteurs par des études supérieures. Les sudistes s’y opposèrent farouchement en 1858-1859 car pour eux, c’était donner des parcelles de terres à des « yankees », les élever intellectuellement et relier la Californie à Chicago, dans le Nord, non dans le Sud. La question de l’annexion de Cuba reprit de l’importance mais les républicains bloquèrent toutes les tentatives. Douglas se rapprocha, avec les démocrates du Nord, de ses homologues du Sud sur la question cubaine. Mais les dissensions eurent tôt fait de resurgir à cause de la doctrine de la souveraineté populaire (extension de la doctrine Freeport) : depuis la Constitution de Lecompton, Douglas se refusait à imposer l’esclavage dans un territoire où la majorité de la population s’y opposait ; les sudistes lui en voulaient pour cette raison.

En définitive, le Sud fut peu touché par la crise de 1857-1858 et semblait insensible aux récessions qui frappaient le Nord. D’ailleurs, le Sud cotonnier avait quelque peu sauvé le Nord. Et le « Roi Coton » comptait bien utiliser ce fait à son avantage. Ce regain de confiance en l’invulnérabilité du Sud expliquait les attaques plus virulentes des sudistes en 1858-1859. Le discours était toujours le même : les esclaves étaient, d’après les sudistes, plus libres que les ouvriers du Nord parce qu’ils étaient nourris et logés. D’autre part, les sudistes disaient descendre de Guillaume le Conquérant, des Normands, du peuple Cavaliers tandis que les nordistes descendraient des Saxons, bien moins courageux ou intelligents, et sans honneur. Tout ceci allait jouer un rôle dans les années à venir.

Alors que les démocrates tenaient déjà le Sénat, la confusion gagna l’autre assemblée, la Chambre, quand il fallut élire le speaker : les sudistes menacèrent sérieusement de sécession. Les républicains choisirent Sherman mais la proposition fut rejetée. Les tensions étaient telles que les représentants étaient désormais tous armés et certains souhaitent une fusillade dans la Chambre.

En parallèle, John Brown, antiesclavagiste extrémiste ayant mené des opérations de guérilla au Kansas, avait désormais pour projet d’envahir le Sud en 1858-1859 bien qu’il n’ait que 5 Noirs et 17 Blancs (dont 3 de ses fils) pour toute armée. Dans le Nord, nombre d’anciens pacifistes pensaient maintenant que seule la violence pourrait libérer les esclaves. Les « Six Secrets », six hommes blancs anciens pacifistes et possédant des moyens, financèrent l’expédition de Brown. Celui-ci n’arrivait pas à recruter davantage d’hommes et décida donc de partir avec seulement 18 hommes le 16 octobre 1859. Sa cible fut la fabrique d’armes de Harper’s Ferry en Caroline du Sud. Il attaqua le soir et essaya de faire libérer quelques esclaves mais, n’ayant prévenu personne, échoua totalement. Brown n’avait pas prévu de plan de retraite : il résista donc 36 heures dans la fabrique d’armes. Les fusiliers marins tuèrent une partie du commando et en capturèrent une autre partie, dont Brown. Mais qu’importe, Brown savait qu’il serait bien plus utile à sa cause (la libération des esclaves) en mourant martyr, pendu. Très croyant, Brown se comparait à Jésus. Il refusa donc tous les plans pour le soust