L’histoire du pétrole (partie XVIII) : écueil des limites physiques et premières traverses géopolitiques (1967-1970)
Rappel : Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la France du Gouvernement provisoire, dirigée par de Gaulle, chercha à s’affranchir du pétrole anglo-saxon. Pour ce faire, Paris lança des explorations. La métropole se révéla dénuée d’or noir. En revanche, la France trouva en 1956 d’immenses réserves dans le Sahara algérien, lui permettant de n’importer plus que 60% de son pétrole en 1962, contre 100% en 1950. Seulement voilà, 1956 avait marqué le début de la guerre d’Algérie tandis que 1962 marqua sa fin et l’indépendance algérienne. Les négociations autour du Sahara retardèrent la fin de la guerre, la France essayant jusqu’au bout d’instaurer une organisation économique analogue au Commonwealth. Le FLN accepta de son côté que la France garda une co-souveraineté sur les sociétés exploitant le pétrole saharien. Alger était bien incapable d’exploiter le pétrole seul. Pourtant, l’Algérie fonda sa propre compagnie pétrolière (1963), puis se rapprocha des compagnies américaines et, politiquement, de l’URSS. Les relations avec la France s’aggravèrent avec la guerre des Six Jours (1967). Les Français, sachant leur position intenable, transmirent à Alger des informations techniques erronées et exploitèrent les puits en les dégradant. L’Algérie intégra l’Opep en 1969, puis, forte du soutien des majors américaines, nationalisa son secteur pétrolier en 1971. Dans les années 1960, la France tentait donc désespérément d’acquérir une indépendance énergétique, fut-ce au prix du devenir démocratique de ses anciennes colonies. Après la vague d’indépendances de 1960, la France s’assura ainsi en particulier de son contrôle sur le Gabon et le Cameroun voisin, riches en hydrocarbures. Aux promesses d’indépendances s’ajoutaient des clauses imposant la France comme partenaire prioritaire concernant les ressources stratégiques (pétrole, uranium, thorium…), tandis que le pouvoir était confié à des pro-français. En 1964, la France, voyant son accès aux hydrocarbures d’Algérie et du Congo-Brazaville menacé, refusa le renversement de M’Ba, président pro-français du Gabon, la même année ; les troupes françaises le réinstituèrent par un coup de force. Après quoi, l’ambassadeur français poussa le jeune Bongo à devenir vice-président. Bongo prit le pouvoir en 1967, à la suite du décès de M’Ba, et ne le lâcha plus. La quête énergétique française mena également Paris dans les anciennes colonies britanniques. Elf parvint à obtenir des concessions au Nigéria en 1964. Le pays, indépendant depuis 1960, se révéla le pays d’Afrique noire le mieux pourvu en pétrole. Seulement, en 1966, le général Johnson Aguiyi-Ironsi renversa la première république nigériane avec de jeunes officiers de l’ethnie ibo qui estimaient leur ethnie injustement écartée du pouvoir. C’est sur le territoire de cette ethnie ibo que se trouvait tout le pétrole du pays. Le nord musulman du Nigéria se souleva et aux massacres d’Ibos succéda leur exode vers le sud-est du pays. Aguiyi-Ironsi fut assassiné en 1966 et le général Gowon prit le pouvoir. Le colonel Ojukwu déclara alors l’indépendance du Biafra (sud-est du Nigéria) en 1967. De Gaulle, s’associant à plusieurs pays d’Afrique, décida de soutenir militairement la République biafraise. Le Nigéria fut, lui, soutenu par l’URSS, les Etats-Unis, l’Egypte et, surtout, le Royaume-Uni. Londres voyait d’un mauvais œil la concurrence française sur un territoire qu’elle considérait comme sa chasse gardée. La France maintint son soutien au Biafra jusqu’à sa disparition en 1970. La guerre avait fait environ 2 millions de morts, principalement biafrais. Après quoi, les pétroliers français parvinrent à se maintenir au Nigéria.
En 1966, Gamal Nasser usa de son proche allié syrien pour lancer des attentats sur Israël, dont il souhaitait ardemment se venger après la crise de Suez survenue onze ans auparavant. Armée par l’URSS, l’Egypte était sur le pied de guerre en 1967. Le 16 mai, Nasser positionna ses troupes aux abords du Sinaï et exigea le départ des Casques bleus de l’ONU. Dans la nuit du 22 au 23 mai, il imposa le blocus maritime du golfe d’Akaba, par lequel arrivait l’essentiel du pétrole israélien. C’était un casus belli : Israël lança une attaque éclair le 5 juin. Le 6 à l’aube, les aviations égyptienne et syrienne étaient écrasées au sol. Le 10, après une intense offensive de blindés, Israël tripla sa superficie, gagnant le Sinaï et la bande de Gaza au détriment de l’Égypte, le plateau du Golan sur la Syrie, la Cisjordanie et Jérusalem-Est sur la Jordanie. Or, le 6 juin, les pétroliers arabes avaient décidé d’un embargo contre les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Allemagne, accusés de connivence avec Israël. La débâcle militaire arabe plaça le Koweït et l’Arabie saoudite, ouvertement pro-occidentaux, dans une position délicate. Du reste, l’Arabie saoudite menait depuis 1962 une guerre de proxy contre l’Égypte au Nord-Yémen avec le soutien actif de Washington et de Londres. Rijad se montra solidaire, toute position pro-juive étant suicidaire, mais envoya l’armée protéger les sites de l’Aramco dans le pays, en cas de manifestations. L’embargo ne fit pas long feu car il profitait à la concurrence : l’Iran, le Venezuela et les États-Unis en profitèrent pour accroître leurs exportations. Sur les conseils du cheikh Yamani, le roi Fayçal limita l’embargo aux États-Unis et au Royaume-Uni, car ceux-ci importaient très peu de pétrole saoudien, permettant à Rijad de sauver la face à moindres frais. Fin juin, la situation revint à la normal et l’embargo tomba. L’importance du pétrole arabe pour Big Oil incita néanmoins les grands pontes de l’industrie pétrolière à pousser le président Nixon à demander le retrait d’Israël des territoires occupés de Palestine et de faire de Jérusalem une « ville unifiée ». La Première ministre israélienne, Golda Meir, n’en eut cure et Nixon ne réagit pas davantage, surtout que le New York Times révéla l’entrevue du président avec Big Oil.


Revenons brièvement en arrière pour intégrer un nouvel acteur : la Libye. En 1955, le ministre du Pétrole libyen, Fouad Kabazi, mit aux enchères des concessions très morcelées pour éviter à la Libye les écueils d’un monopole étranger. De fait, le roi Idris de Libye ouvrit le pays aux pétroliers indépendants des États-Unis. C’était notamment une manière de s’assurer que les pétroliers n’achèteraient pas des concessions sans forer par la suite, comme le faisaient les Sept Sœurs pour garder un prix de vente élevé en évitant la surabondance. Les majors acceptèrent ces règles : le pétrole libyen était trop prometteur pour se permettre de rester à l’écart. La Standard Oil of New Jersey fut la première à produire du pétrole en Libye, en 1959. Mais rapidement, les pétroliers américains indépendants entrèrent dans la danse. Pour la première fois, ils avaient de la liberté d’action à l’étranger, forant avec avidité. Alors que les prix postés des Sept Sœurs variaient au maximum de 1.70 à 1.80 dollar le baril, les indépendants vendirent le pétrole libyen jusqu’à 1.30 dollar le baril. Les parts de marché écrasantes du cartel lui permettaient pour le moment de garder le contrôle. Qui plus est, la corruption dans le royaume libyen permettait de tempérer l’enthousiasme des pétroliers indépendants. La Libye intégra néanmoins l’Opep en 1962. À la fin des années 1960, les pétroliers indépendants américains contrôlaient plus de la moitié de la production. Mais la situation changea réellement le 9 septembre 1969, lorsque Mouammar Kadhafi, officier de 27 ans, arriva au pouvoir.

Si son coup d’Etat fut si aisé, c’est que la CIA en avait élaboré un autre en même temps. Kadhafi fit le sien juste avant ; les gardes du roi Idris, pensèrent avoir affaire au coup de la CIA et n’opposèrent aucune résistance. Trois mois plus tard, Khadafi annonça lors d’un sommet au Maroc vouloir secouer l’ordre pétrolier établi et annonça qu’il exigeait une augmentation de 40 cents de la rente payée par baril au pouvoir libyen. Khadafi discuta avec Moscou en parallèle, en cas de front commun américain. Il fut étonnamment soutenu par Jim Akins, au département d’Etat (diplomatie) américain, dont la sympathie pour les pays arabes allait grandissant. La Jersey Standard refusa toute hausse supérieure à 5 cents. Alors, Khadafi obligea le pétrolier indépendant le mieux établi en Libye, Occidental Petroleum, dit « Oxy », à réduire de moitié sa production de pétrole en quelques semaines, l’accusant d’endommager les champs. Dirigée par Armand Hammer, un juif new-yorkais d’origine russe de 71 ans, Oxy ne pouvait se passer du pétrole libyen et réduisit alors sa production de 800 000 à 400 000 barils par jour. Hammer implora la Jersey de l’aider en lui donnant accès à des concessions hors de la Libye. Mais Hammer demanda trop de terrains et la Jersey mit fin aux négociations. Le 4 septembre 1970, Hammer céda, annonçant accepter de payer 30 cents de plus par baril tout en se voyant plus sévèrement taxé par l’Etat libyen. Les autres compagnies indépendantes (Continental, Marathon et Amerada-Hess), suivirent sous la menace de voir leurs puits fermés. Les majors refusèrent le coup de force. Mais l’Etat libyen faisant payer d’avantage son brut aux indépendantes et ces dernières vendant moins cher que les majors, un dangereux fossé se creusa.
McCloy, l’avocat du cartel, prépara la contre-attaque. Il réunit au département d’Etat les représentants dans Sept Sœurs et de l’administration Nixon (Jim Akins). SoCal et Texaco acceptèrent de jouer le jeu de Khadafi, comme le préconisait Akins. Ce dernier était persuadé que les Saoudiens, fidèles, n’imiteraient pas la Libye. La Jersey restant en retrait et deux sœurs ayant cédé, toutes finirent par accepter. Sans surprise, l’Irak, l’Algérie, le Koweït et l’Iran réclamèrent une hausse du prix payé. Seule l’Arabie saoudite resta en retrait, comme l’avait estimé Akins. Le 9 décembre 1970, une décennie après sa création, l’Opep naissait une seconde fois en adoptant la célèbre résolution n°120 préconisant une augmentation générale des prix. Pire, la demande mondiale en pétrole rattrapa l’offre en 1970. Le besoin toujours croissant de pétrole prit de court les majors. La répartition naturelle des réserves de brut permit à l’Opep de progressivement prendre la main et non une détermination politique. Les pays exportateurs peu peuplés allaient s’avérer les plus avantagés, leur consommation intérieure restant limitée, à l’image des États autocratiques des déserts arabes, surtout l’Arabie saoudite.
La consommation mondiale de brut explosa entre 1945 et 1970 avant de se heurter pour la première fois à des limites physiques vers 1970. Le pourcentage de croissance constant, cumulé, en apparence modeste chaque année, ressemblait en réalité à une fonction exponentielle tendant vers l’asymptote. Cette croissance exceptionnelle, permise par l’abondance en or noir, avait engendré, après la guerre, la « consommation de masse », étape ultime de la société selon l’économiste américain Walt Whiteman Rostow. Selon ce dernier, l’économie de croissance prospérait grâce au désir d’investir librement. Chose possible uniquement si la société faisait sienne l’idée de progrès et d’enrichissement. Selon l’économiste Nicholas Georgescu-Roegen, le physicien Robert Ayres et l’écologiste Howard Odum, l’économie de croissance n’était possible qu’en ayant la possibilité d’y injecter un flot d’énergie accru. C’était l’approche biophysique. Aryes décrivit la spirale qui déclenchait l’extraction de davantage d’énergie. On peut la résumer ainsi : plus d’énergie permet plus de consommation, donc plus de profits permettant d’investir dans l’extraction de davantage d’énergie. Ainsi, l’énergie est le liquide matriciel de la croissance économique. Chose espérée depuis le début de l’ère industrielle, la démocratisation de l’abondance (chaque humain ayant à sa disposition des dizaines d’esclaves énergétiques infatigables), ne put advenir qu’avec le triomphe de l’industrie pétrolière, débutant l’ère de l’homme-pétrole.
La production mondiale connut une croissance de moins de 2% par an pendant un siècle. Puis, de 1950 à 1970, l’économie mondiale explosa avec 5% de croissance annuelle, faisant tripler dans le même temps la production mondiale et la production industrielle en particulier. Les pays d’Europe connurent une croissance annuelle parfois supérieure à 10% grâce au plan Marshall. Ce fut un temps d’Etat-providence et de plein-emploi : les Trente Glorieuses. La consommation de pétrole, pour sa part, fit plus que quadrupler de 1950 à 1970, passant de 11 à 48 Mb/j (43 Mb/j sans l’URSS). La production de béton suivit le même rythme. Le ciment et l’asphalte parèrent les espaces urbains et les étendirent en surface comme en hauteur. L’envol de la concentration de gaz carbonique dans l’atmosphère accompagna l’incandescence économique. Il faut dire que l’Europe multiplia par dix sa consommation de brut en 20 ans (12 Mb/j en 1970), sans pour autant rattraper celle des États-Unis (14.7 Mb/j en 1970). Devenus structurellement importateurs de pétrole depuis le début des années 1920, les États-Unis ne cessèrent d’augmenter leur production interne tout en voyant la part des importations grandir. Premier producteur de pétrole au monde – et de loin – Washington ne pouvait pourtant suivre le rythme de son économie. En 1970, les États-Unis devaient importer 3.4 Mb/j, soit le double de la consommation française de l’époque. D’abord utilisé pour le chauffage industriel et domestique, le pétrole servait désormais principalement à la mobilité. Au sortir de la guerre, le charbon fournissait deux fois plus d’énergie que le pétrole dans le monde. En 1970, c’était l’inverse. Ceci notamment parce que l’exploitation minière entrait en déclin dans nombre de pays industrialisés (France et Belgique en 1957, Allemagne en 1958, Japon et Corée du Sud en 1966), faute de gisements économiquement exploitables. Après tout, le pétrole devenait moins cher que le charbon et était plus efficace, moins dangereux et moins polluant (le charbon provoquait notamment des « brouillards tueurs », les fameux « killer smogs » étouffant les quartiers populaires et qui ravageait parfois plus, comme celui ayant tué des milliers de Londoniens en 1952). Un autre hydrocarbure commença à remplacer le charbon pour le chauffage : le gaz naturel. À partir de 1950, l’utilisation du méthane suivit presque le rythme effréné du pétrole. Le charbon n’en poursuivit pas moins sa croissance, mais bien moins vite : il fut réservé à d’autres usages (comme faire tourner les turbines des centrales électriques). En tout, la consommation d’énergie fossile carbonée atteignit 5.2 milliards de tonnes équivalent pétrole en 1970, le triple du total de 1950. En 1970, les premières centrales nucléaires et barrages hydroélectriques qui allaient freiner cette fuite en avant commencèrent juste à être érigés aux États-Unis.
C’était chose normale que de vouloir consommer toujours plus de ce liquide noir magique permettant l’urbanisation, de propulser des fusées, d’acheminer des métaux indispensables à l’édification de centrales nucléaires comme de la nourriture surgelée, servant de carburant pour tous les transports mais aussi aux tronçonneuses pour couper des arbres, etc. Le Japon, dévasté par la Seconde Guerre mondiale et notamment des bombes incendiaires (au pétrole), n’aurait pu connaître son miracle économique sans l’or noir. Tokyo utilisa davantage le bois que le pétrole comme source d’énergie jusqu’à la fin des années 1940 (le pétrole étant réservé à l’armée et à la marine jusqu’en 1945). Puis la Jersey Standard, la Shell et la Gulf Oil débarquèrent. En 1970, le pétrole importé fournissait 70% de l’énergie consommée dans le pays. La production automobile japonaise, presque inexistante en 1950, était de plus de 4 millions de véhicules à la fin des années 1960. Et pour cause, dans les sociétés occidentales ou influencées par elles, la voiture se démocratisa dans les années 1950. Plus guère l’apanage des riches, glorifiées par les publicitaires comme dans le 7e art (puis dans les autres), elles devinrent l’extension de l’égo et la représentation de la liberté. Une démocratisation accompagnée de programmes colossaux visant à bâtir des routes et autoroutes dans les pays développés (pour les États-Unis, ce fut le plus important programme de travaux publics de son histoire), rapprochant sensiblement les habitants de leur lieu de travail et renforçant par là même l’attirance de la vie urbaine, justifiant des exodes ruraux. Aux États-Unis, les intérêts en jeu étaient tels que General Motors, premier constructeur automobile mondial, le fabricant de pneus Firestone ainsi que des pétroliers (Phillips Petroleum et SoCal) financèrent secrètement une compagnie de transport urbain pour éliminer les transports électriques urbains dans ses villes. La corruption aidant, les tramways et trolleybus électriques furent étonnement laissés à l’abandon, voire brûlés. Ce « Highway lobby » ne s’en tira pas entièrement : la Cour suprême américaine condamna GM et d’autres firmes pour « conspiration visant à monopoliser le transport urbain au profit de leurs propres pétrole, pneus et autobus ». Qu’importe, le mouvement était déjà irrésistible : il y avait 45 millions de véhicules à moteur en circulation aux États-Unis en 1950 et plus de 100 millions en 1970. Dans le reste du monde, ces chiffres étaient passés de 20 à 150 millions. Ainsi, en 1970 encore, 40% des véhicules motorisés circulaient aux États-Unis, où la voiture était devenue une marque de réussite et de distinction sociale. On ne s’étonnera pas, dès lors, que près de 40% des demandes en mariages soient faites dans des voitures dans ce pays à cette époque. Stations-services, motels, centres commerciaux et fast-foods accompagnèrent cette évolution, pullulant aux abords des routes.
Sources (texte) :
Auzanneau, Matthieu (2021). Or noir, la grande histoire du pétrole. Paris : La Découverte, 890p.
LeVine, Steve (2007). The Oil and the Glory, the pursuit of empire and fortune on the Caspian Sea. New York : Random House, Inc., 472p.
Sources (images) :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Golda_Meir (Meir)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_des_Six_Jours (guerre des Six Jours)