L’histoire du pétrole (partie X) : la Seconde Guerre mondiale, guerre énergétique 1/2 (1939-1941)

L’histoire du pétrole (partie X) : la Seconde Guerre mondiale, guerre énergétique 1/2 (1939-1941)

Rappel : Loin de la pénurie redoutée, la production pétrolière connut un grand essor dans les années 1920. Avec l’amélioration de la technique, la production doubla durant la décennie, entraînant dans son sillage une augmentation du niveau de vie des Américains de 20%. Mais les Etats-Unis consommaient alors ¾ du pétrole mondial (infrastructures, explosion de l’utilisation de l’automobile). Il n’était alors pas question de s’arrêter. Les pétroliers se retrouvèrent en Ecosse en 1928 pour passer l’accord d’Achnacarry, ou accord « Tel Quel », organisant le marché mondial (non-soviétique) du pétrole en gelant les parts de marché des majors. Pourtant, un an plus tard, à force de spéculation boursière, la bulle explose le 24 octobre 1929. Cette crise en fut majoritairement une de surproduction (surtout due à l’industrie pétrolière). Le prix du baril chuta de 1 dollar à 30 cents. En 1932, contrairement à l’Américain moyen, Big Oil ne ressentait déjà presque plus la crise, le baril étant repassé au-dessus du dollar. Dès son accession à la présidence en 1933, Franklin D. Roosevelt instaura la politique du New Deal : il nationalisa pour le pétrole l’application de quotas de production et traqua le pétrole de contrebande (dit « hot oil »), comme l’Etat l’avait fait pour l’alcool lors de la Prohibition. Pour cela, Roosevelt s’appuya sur les dynasties du pétrole et les magnats financiers, le sommet de la société WASP. Le pays sortant lentement de la Grande Dépression (1933-1939) avec le retour de l’abondance, bien rares furent ceux qui écoutèrent l’avertissement du secrétaire à l’Intérieur, Harold Ickes, dit le « Tsar du pétrole », concernant l’épuisement inéluctable des réserves. Au contraire, après avoir presque épuisé les réserves mexicaines en 1922, les majors vidèrent avec avidité un champ découvert au Texas, à partir de 1930, avant de s’intéresser à l’Amérique du Sud où les champs vénézuéliens tombèrent dans leur escarcelle entre 1928 et 1932 ; après quoi, l’Anglo-Persian et Gulf Oil s’entendirent pour exploiter le pétrole du Koweït en 1933, tandis que les Britanniques dissuadaient le Shah d’Iran d’annuler les concessions. Première réaction face aux majors, le Mexique batailla pour nationaliser son industrie pétrolière en 1938. En représailles, les majors boycottèrent le pays, qui vendit à l’Allemagne nazie, sans pour autant rivaliser avec les majors sur ce marché.

Dans les années 1930, le temps était à l’eugénisme et aux théories racistes (hiérarchie des races). Or, la fondation Rockefeller ne se cacha pas de financer l’institut du Kaiser Guillaume, installé à Berlin et comptant dans ses chercheurs Josef Mengele, futur « Ange de la mort » d’Auschwitz. Foncièrement antisémite, Henry Ford était considéré comme une source « d’inspiration » par le Führer fraîchement élu. Ford fut en retour un admirateur du IIIe Reich et en reçu la plus haute distinction pour un étranger. Henri Deterding, dirigeant de la Shell ayant épousé une Russe blanche et connu des déboires avec l’URSS, fut également un fervent supporter d’Hitler. En décembre 1936, juste avant de prendre sa retraite à 70 ans, Deterding fit un don estimé à un million de livres sterling à l’Allemagne nazie pour la soutenir dans sa lutte contre le bolchévisme. Deterding s’éteignit le 4 février 1939 et fut enterré en Allemagne. Les nazis le saluèrent comme un ennemi « de la panjuiverie et du bolchévisme ». En 1937, l’autoritaire dirigeant de Texaco, le Norvégien Torkild Rieber, fut menacé par la justice américaine pour ravitaillement secret en pétrole de l’armée de Franco en Espagne. En janvier 1940, Rieber présenta à Roosevelt, après une entrevue avec Göring, le plan de paix allemand. La même année, il permit aux Allemands d’essayer de convaincre le président américain d’arrêter de fournir Londres en carburant. Rieber fut poussé à la démission le 23 août 1941. Mais n’allons pas trop vite.

Sur le point d’être envahi par l’Italie, le négus de l’Abyssinie (actuelle Éthiopie), l’empereur Haïlé Sélassié, donna le 31 août 1935 plus de la moitié de son pays en concession pétrolière à la Standard Oil en espérant ainsi stopper Mussolini. Pourtant, la concession avait été confiée à Rickett, qui annonça qu’elle serait valable quoi qu’il advienne à l’Éthiopie, d’autant qu’il considérait Mussolini comme un « vieil ami ». Du reste, Washington, embrassé, voulait se débarrasser de cette affaire, tandis que Londres ne se montra pas ravie que Rickett vende aux Américains. Le 2 octobre, l’armée italienne lança une invasion rencontrant peu d’opposition. La SDN voulu imposer un embargo contre Rome sur le pétrole mais Laval, chef du gouvernement français (futur collaborateur) fit trainer les choses et les Britanniques ménagèrent Mussolini également. La désormais Anglo-Iranian Oil Company (la Perse étant devenue l’Iran) continuait à ravitailler la marine italienne en décembre. La tension monta lorsque Mussolini refusa un plan franco-britannique de paix l’avantageant. Roosevelt, refusant un fatal embargo pétrolier, se contenta d’ordonna aux majors de maintenir les ventes à l’Italie à un niveau normal. La Standard Oil fut accusée d’avoir signé un document promettant de ravitailler Mussolini en cas d’embargo en échange d’un monopole de 30 ans dans le pays. Teagle s’offusqua et nia. Washington communiqua alors aux journalistes un document montrant que les ventes de pétrole à l’Italie s’étaient envolées depuis le début de la guerre, loin du niveau normal d’avant-guerre. Pourtant, en mars 1936, Mussolini s’empara d’Addis-Abeba, la capitale éthiopienne. La guerre était terminée. Mussolini confia plus tard « Si la Société des Nations […] avait étendu les sanctions économiques au pétrole, j’aurais dû me retirer d’Abyssinie en une semaine. Cela aurait été un désastre incalculable pour moi. » Finalement, l’Éthiopie se révéla une terre sans pétrole.

Haïlé Sélassié Ier (1892-1975), régent d’Ethiopie (1916-1930) puis negusse negest – empereur – d’Ethiopie (1930-1974)

En 1924, le banquier américain Charles Dawes lança un plan pour sortir l’Allemagne de la banqueroute en lui donnant accès au charbon de la Ruhr et en ouvrant les vannes de Wall Street. Alors, l’excellente industrie chimique allemande, en manque cruel de capitaux, conclu des accords avec l’industrie pétrolière américaine. Depuis le début du siècle, les Allemands avaient enchaîné les avancées majeures en chimie organique. Or, celle-ci, manipulant à hautes température et pression les atomes d’hydrogène, de carbone, d’azote et d’oxygène, était gourmande en énergie. En échange, les procédés chimiques furent vendus (surtout à la Jersey Standard) et les usines construites aux États-Unis dans les années 1930. Utilisant d’abord les atomes tirés du charbon (carbochimie), l’industrie utilisa dès lors le pétrole. Ainsi naquit la pétrochimie, branche majeure de la chimie. IG Farben, né en 1925 de la fusion de BASF, Bayer et d’autres entreprises allemandes, développa l’invention décisive de l’histoire moderne : la fixation par du charbon gazéifié de l’azote de l’atmosphère, inventé en 1909 par Fritz Haber et mis en œuvre par l’industriel allemand Bosch. Le procédé « Haber-Bosch » permettait de synthétiser de l’ammoniac, permettant notamment de produire de la nitrique (nécessaire pour la poudre à canon et la nitroglycérine). Volé par les Alliés en 1918, le procédé Haber-Bosch permit l’agriculture moderne massive grâce aux engrais chimiques azotés*. Le procédé Haber-Bosch donna également à l’industrie pharmaceutique une variété des « amines » qui forment le socle de la préparation des molécules de nombreux médicaments. En 1930, Deterding ouvrit une usine de production d’ammoniac à partir de naphta et de gaz naturel en Californie, supplantant le premier producteur d’alors : IG Farben, qui utilisait du charbon. L’ammoniac, permettant la fabrication d’engrais, de pesticides, d’explosifs et de médicaments, n’était plus limité.

*Jusque-là cet azote était uniquement disponible de manière naturelle, extrait du salpêtre d’Amérique latine ou du guano ; la « guerre du Salpêtre » opposant le Chili, le Pérou et la Bolivie entre 1876 et 1884 fut ainsi une des premières pour le contrôle d’une matière première, avec la seconde guerre des Boers (1899-1902).

IG Farben avait un autre atout : les chimistes allemands utilisaient une technologie brevetée en 1913 par le chimiste Friedrich Bergius nommée l’hydrogénation du charbon. Ce procédé permettait la production d’une essence de synthèse en portant un charbon de qualité à hautes température et pression. Cette production avait fourni le peu d’essence auquel l’Allemagne eut accès durant la Première Guerre mondiale. En 1931, avec ses usines d’hydrogénation (financées par la Shell), IG Farben pouvait produire 2.5 millions de barils de carburant de synthèse. La même année, Bergius et Bosch reçurent le Nobel de chimie. Des accords furent signés entre la Jersey Standard de Teagle et IG Farben.

En novembre 1932, la Grande Dépression menaçait la production de carburant synthétique. Mais Hitler, dont le parti venait de gagner les législatives, rassura les industriels : il allait avoir besoin de cette activité. Devenu chancelier en janvier 1933 grâce au soutien d’IG Farben, des industriels et banquiers allemands, Hitler décida de garantir les prix et volumes de vente de carburant synthétique. Ainsi, les industriels (au premier rang desquels IG Farben), produisirent le caoutchouc synthétique, l’essence synthétique, les explosifs, le méthanol ou encore les nitrates sans lesquels l’Allemagne n’aurait pu faire la guerre. Dernière grande invention allemande, le caoutchouc synthétique permit l’essor du marché des pneumatiques que ne pouvaient plus satisfaire les seules récoltes de latex. En 1935, IG Farben lança sa production d’élastomères de synthèse à partir de chaux, d’eau et de charbon gazéifié, une technique brevetée par Bayer en 1909. C’était le Buna (contraction de « butadiène », hydrocarbure à la synthèse complexe, et de « natrium », le sodium en allemand). En 1936, Ferdinand Porsche lança la voiture du peuple (Volkswagen) sur demande du Führer, tandis que Göring lançait la construction des premières autoroutes (Autobahnen). L’industrie chimique fut développée bien au-delà des besoins d’un pays pour la paix, fut déclarée « Institution gouvernementale » et les juifs écartés des hiérarchies qu’intégraient à l’inverse des SS. Berlin put compter sur plusieurs usines d’hydrogénation permettant de produire l’essence synthétique de haute qualité nécessaire à la Luftwaffe, notamment grâce au procédé Fischer-Tropsch permettant de le faire avec du charbon, donnant graisses et gazole pour les tanks, camions et navires. Pourtant, ces deux procédés, obtenus par combustion du charbon, avaient un rendement énergique médiocre : il fallait un joule d’énergie pour en créer deux.

Adolf Hitler (1889-1945), chancelier (193-1945) et Führer (1934-1945) du « IIIe » Reich.

En avril 1929, IG Farben fonda l’American IG Chemical Corporation, dirigée par un député nazi, Hermann Schmitz, qui deviendra président du groupe de 1935 à 1945. Le conseil d’administration comptait Paul Warburg, Edsel Ford (fils unique d’Henry) et Walter Teagle. Le 9 novembre 1929, la Jersey Standard et IG Farben signèrent un « pacte de division d’activité » engageant les deux géants à ne pas se faire concurrence. Malgré le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en septembre 1939, les deux sociétés continuèrent à faire affaire. En 1941, la Justice américaine lança deux procédures antitrust contre la Jersey, dont une ciblant les accords restrictifs la liant à IG Farben. La même année, la Jersey Standard lança son premier chantier pour une usine de caoutchouc synthétique, grâce aux connaissances d’IG Farben. Début 1942, alors que les États-Unis étaient désormais en guerre contre l’Allemagne, la Jersey refusa de livrer à la marine le brevet sur le caoutchouc synthétique. Teagle s’étant retiré de la présidence de la Jersey, son successeur, William Stamps Farish II, tenta de s’expliquer, arguant que les techniques allemandes avaient accéléré l’industrie de guerre américaine. Précisons tout de même que le Congrès américain avait instauré un embargo en 1939 contre l’Allemagne sur les produits fabriqués aux États-Unis. Embargo que la Jersey contourna en extrayant le pétrole de Roumanie pour l’acheminer directement vers l’Allemagne, au moins jusqu’à janvier 1940 et plus probablement jusqu’à la nationalisation de l’industrie pétrolière par le gouvernement pronazi en décembre 1940. Les accusations contre la Jersey poussèrent Farish à bout : il décéda d’une crise cardiaque fin 1942, âgé de 61 ans. Teagle quitta toutes ses fonctions dans la foulée. En 1943, Harold Ickes, secrétaire de l’Intérieur, suspendit les accusations pour les besoins de la guerre. Pourtant, le 13 septembre, Henry Wallace, vice-président, trouva une lettre de 1938 rapportant que la Jersey avait ralenti le développement du caoutchouc synthétique aux États-Unis sur demande de ses partenaires allemands et une autre, de novembre 1939, dans laquelle un cadre supérieur se félicitait qu’un fonctionnaire de l’US Navy n’ait rien photographié des installations sensibles après une visite d’une usine.

De l’autre côté de l’alliance, la Gestapo questionna IG Farben après que Farish a révélé que les connaissances allemandes avaient amélioré l’industrie militaire américaine. IG Farben répliqua par un contre-exemple : la technologie du plomb tétraéthyl. Celui-ci avait la capacité d’augmenter l’indice d’octane des essences. Comprendre : produire un meilleur carburant qui ne prend pas feu malgré la compression dans les moteurs d’avions. Or, les Américains avaient fourni les plans de production et le savoir-faire juste avant la guerre. « Sans le plomb tétraéthyl, la guerre moderne aurait été impossible. » résuma IG Farben dans sa défense. À l’été 1938, alors que le projet de l’annexion des Sudètes pouvait encore déboucher sur une guerre ouverte, la Luftwaffe se rendit compte qu’elle ne disposait pas d’assez de plomb tétraéthyl. Alors, l’Allemagne acheta en urgence 500 tonnes de ce plomb à la Standard Oil, qui livra en septembre, juste avant l’invasion des Sudètes et en pleine crise diplomatique majeure (la conférence de Munich se déroula le même mois). Les usines de plomb tétraéthyl entreprises en 1935, découlant d’un accord entre IG Farben et l’Ethyl Gasoline Corporation (filiale de la Jersey Standard et de General Motors), furent opérationnelles en 1939. DuPont, concurrent d’IG Farben, s’étaient pourtant inquiété du réarmement allemand auprès du président de l’Ethyl, en vain.

Si la Seconde Guerre mondiale fit quatre fois plus de morts que sa devancière, ce fut en partie du fait de l’utilisation décuplée de l’énergie. Les belligérants étaient pleinement conscients de l’enjeu pétrolier crucial et c’est celui-ci qui dicta nombre de décisions capitales. En février 1938, Allemands, Italiens et Japonais tentèrent d’obtenir les faveurs du roi d’Arabie Saoudite, où les Américains venaient de découvrir du pétrole. La même année, le Japon tenta d’acheter des concessions mexicaines et songea à bâtir un oléoduc traversant le Pacifique. Les trois pays agresseurs de la guerre avaient pour point commun de ne disposer de presque aucune ressource pétrolière sur leur sol. L’Allemagne compensa quelque peu avec son pétrole synthétique. Ironie du sort, nous l’avons dit : Deterding, pronazi et dirigeant de la Shell, décéda juste avant la guerre (février 1939). L’Italie, totalement dépendante, immobilisa définitivement la moitié de sa flotte en février 1941, faute de carburant. À l’inverse, les Alliés bénéficièrent des États-Unis, premier producteur de pétrole (60%) avec 3.5 Mb/j (sur 5.7 Mb/j de production mondiale, le tout équivalent au seizième de la production mondiale actuelle). L’URSS était le deuxième producteur, loin derrière. Les majors anglo-saxonnes extrayaient déjà, avec les seules Amériques (États-Unis et Venezuela), 70% de la production mondiale. Les industries pétrolière et pétrochimique fournirent aux Alliés leur plus substantiel facteur matériel de la victoire.

Le Blitzkrieg, la guerre éclair allemande, fut d’abord une réponse aux limites énergétiques de l’Allemagne. Lorsque la Wehrmacht s’attaqua à la Pologne le 1er septembre 1939, elle avait six mois de réserves d’essences. Le front Ouest demandant davantage de ressources, Hitler utilisa la « drôle de guerre » pour rationner la société civile. Mais Berlin avait pris quelques précautions. L’accord secret du partage de la Pologne entre l’Allemagne et l’URSS octroyait aux Soviétiques les champs pétroliers polonais de la Galicie mais prévoyait que Moscou livre cette production au Reich, soit 7 500 barils par jour. Quantité dérisoire pour l’URSS dont les puits (principalement ceux de Bakou) permettaient alors la production de 500 000 barils par jour. Mais Berlin jouait sa carte maîtresse autre part : en décembre 1939, le régime nazi sécurisa les installations pétrolières de Roumanie juste avant que Léon Wenger, un ingénieur français ayant déjà saboté les puits roumains en 1916 ne puisse réitérer. Ainsi l’Allemagne disposa de ressources suffisantes lors de son attaque à l’Ouest le 10 mai 1940. De Gaulle n’était d’ailleurs pas de nature à se fourvoyer ; lors de son fameux Appel du 18 juin, il clama : « Foudroyés aujourd’hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l’avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là. »

La bataille d’Angleterre, fut également une affaire de pétrole. Les Allemands lancèrent 2 500 appareils dans la fournaise, contre 2 000 de la RAF. Pourtant, les Allemands avaient un désavantage occasionnant de lourdes pertes : l’indice d’octane du carburant. Dans les années 1930, la Shell fut la première des majors à lancer aux États-Unis une production d’essence à indice d’octane 100 : un carburant à haut rendement très résistant à l’auto-inflammation, permettant de voler plus vite et plus longtemps, de manœuvrer ou grimper en altitude avec plus d’aisance. L’aviation américaine se convertit juste avant la guerre. Début 1940, l’aviation britannique tournait elle à l’indice d’octane 87, exactement comme son homologue allemande. En juillet, un programme d’urgence permit aux Hurricane et Spitfire britanniques de passer à l’indice d’octane 100, passant de 1 030 chevaux à 1 310. Les Messerschmitt allemands, pourtant plus légers, ne faisaient plus le poids. Et Berlin ne pouvait rattraper son retard : pour faire grimper l’indice d’octane, il faut rajouter du pétrole (et du plombe tétraéthyl) dans le processus de fabrication. Avec les capacités de la France, IG Farben put produire en 1941 une quantité limitée d’essence d’indice d’octane 95 à 97, mais les moteurs des appareils allemands n’y étaient pas adaptés.

A l’autre bout du monde, le sol volcanique japonais était pauvre en combustibles fossiles. En 1930, la Chine, faible et menacée par les prétentions économiques japonaises, imposa une augmentation de 400% des tarifs douaniers sur le charbon de Mandchourie. Le Japon ne pouvait espérer meilleur casus belli. Tokyo, prétextant d’un incident, lança l’invasion de la Mandchourie fin 1931. Le charbon était vital pour l’économie nippone et Tokyo espérait même trouver en Mandchourie du schiste ou de l’or noir. Dès 1932, le Japon installa en Mandchourie un État fantoche, le Mandchoukouo, dirigé par le dernier empereur de Chine, Puyi, marionnette des Japonais. Le Japon s’accapara tout le charbon mais il fallut rapidement déchanter concernant le pétrole, introuvable. Or, l’impérialisme japonais avait désespérément besoin de cette énergie. Entre 1931 et 1939, la consommation japonaise doubla, atteignant 100 000 barils par jour, dont 80% étaient importés de Californie. La guerre sino-japonaise, entamée en 1937, aggrava la situation. La flotte japonaise (la 3e du monde) absorbait la moitié du besoin. En 1938, les bombardements japonais sur la population chinoise poussèrent les États-Unis à imposer un embargo « moral » sur les ventes d’avions au Japon, mais pas sur le carburant. Les stratèges américains savaient que couper l’approvisionnement en pétrole pourrait pousser le Japon à la guerre à outrance pour éviter la panne sèche. Tokyo, conscient de cette faiblesse, lorgnait sur les Indes néerlandaises mal défendues et leur production de pétrole de Sumatra, Bornéo et Java, qui pouvait couvrir les besoins nippons. Pour l’heure, Tokyo tripla ses importations de pétrole américain, importé directement dans les ports chinois. Roosevelt n’écouta pas ses conseillers qui lui suggéraient un embargo total ; il décréta simplement un contrôle des ventes de carburant pour l’aviation le 22 juillet 1940.

Le 26 septembre, contre un Japon étant entré en Indochine française et allant signer le pacte tripartite avec Hitler et Mussolini le lendemain, les États-Unis imposèrent de nouvelles restrictions sur le fer et l’acier, mais toujours pas sur le pétrole. L’automne et l’hiver virent le Japon accroître la pression sur les Indes néerlandaises en exigeant d’en contrôler l’économie. Des deux côtés du Pacifique, on ne souhaitait pas franchir le Rubicon. Washington mesura les effets de la guerre et d’un embargo sur l’approvisionnement en pétrole pour le Japon, estimant que celui-ci ferait face à une pénurie après trois années, ce qui se révéla juste. Or, des deux côtés, on savait qu’éviter la guerre américano-japonaise malgré des embargos de plus en plus rudes était une stratégie défavorable au Japon à long terme. L’Empire nippon avait plus de chances en attaquant rapidement qu’en attendant s’il ne souhaitait pas renoncer à ses ambitions. Pourtant, même l’amiral Yamamoto hésitait. Ce dernier avait vécu aux États-Unis et en avait perçu la puissance industrielle.

Yamamoto Isoroku (1884-1943), Grand Amiral de la marine japonaise.

Le 24 juin 1941, le Japon s’empara de toute l’Indochine française. Washington gela les avoirs japonais aux États-Unis. Le pays imposa par ailleurs enfin un embargo de facto sur le pétrole, mais qui ne disait toujours pas son nom : plus aucun tanker ne partait pour le Japon. Le 18 octobre 1941, le prince Fumimaro Konoe, Premier ministre ayant joué jusque-là la ligne modérée, fut remplacé par Hideki Tōjō, dit « le Rasoir ». Celui-ci autorisa instamment l’attaque sur Pearl Harbor. Le 7 décembre 1941, celle-ci échoua à anéantir la flotte américaine du Pacifique mais permit au Japon de gagner du temps pour son véritable objectif : envahir les Indes néerlandaises. Les Japonais capturèrent les puits avant qu’ils ne soient détruits, donnant à Tokyo 70 000 barils par jour mais exposant le pays du Soleil-Levant à une passe d’armes désormais inévitable avec les Etats-Unis.

Hideki Tōjō (1884-1948), ministre de la Guerre (1940-1944), ministre de l’Intérieur (1941-1942), ministre des Munitions (1943-1944) et Premier ministre du Japon (1941-1944).

Sources (texte) :

Auzanneau, Matthieu (2021). Or noir, la grande histoire du pétrole. Paris : La Découverte, 890p.

LeVine, Steve (2007). The Oil and the Glory, the pursuit of empire and fortune on the Caspian Sea. New York : Random House, Inc., 472p.

Sources (images) :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Ha%C3%AFl%C3%A9_S%C3%A9lassi%C3%A9_Ier (Haïlé Sélassié)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Adolf_Hitler (Hitler)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Isoroku_Yamamoto (Yamamoto)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Hideki_T%C5%8Dj%C5%8D (Tōjō)

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