L’histoire du pétrole (partie IX) : de la crise à la Grande Dépression (1929-1939)

L’histoire du pétrole (partie IX) : de la crise à la Grande Dépression (1929-1939)

Rappel : La Première Guerre mondiale entraîna également des répercussions lourdes sur le Proche-Orient. Avant même que l’Empire ottoman ne tombe définitivement, Français et Britanniques s’étaient entendus avec les accords Sykes-Picot de 1916 pour le dépecer à la fin de la guerre. Pendant ce temps, Lawrence d’Arabie promit à la fois aux hachémites et aux saoudiens un Etat indépendant soutenu par Londres à la fin de la guerre. Les Britanniques placèrent même l’hachémite Fayçal sur le trône de Damas, pourtant prévu pour échoir aux Français. A l’heure de la paix, les mandats de la toute naissante SDN confirmèrent le découpage Sykes-Picot entre Paris et Londres. A un détail près. Paris devait récupérer Mossoul ; or, les Britanniques s’étaient entre temps rendus compte que la ville était sise sur d’immenses réserves de pétrole. Alors, Londres exigea un ajustement : si les Français n’accédaient pas à cette demande, les Britanniques ne soutiendraient pas Paris dans ses demandes de récupération de l’Alsace-Moselle et d’occupation de la Ruhr. Mossoul (pétrole) et la Ruhr (charbon) étaient les deux trésors énergétiques de la paix. Paris s’inclina mais fit en sorte que sa nouvelle entreprise pétrolière, la CPF, ait sa part du gâteau. Nouveaux gestionnaires au Proche-Orient mais refusant l’indépendance promise aux Arabes, les Britanniques écrasèrent les rebellions avec du gaz et des bombardements. Après quoi, ils fondèrent de toute pièce l’Irak, trône sur lequel ils placèrent Fayçal, juste détrôné de Syrie par les Français. Londres avait également promis aux Kurdes un pays, mais ce territoire faisait partie de la nouvelle Irak. Alors les Britanniques écrasèrent les Kurdes au moyen de bombardements. Au début des années 1920, les pétroliers américains entrèrent au capital de la TPC, leur permettant de mettre un premier pied au Moyen-Orient. Cette décennie, les « Années folles » (« Roaring twenties »), marquèrent aux États-Unis l’essor du consumérisme, sous les présidents Hardding (1921-1923) et Coolidge (1923-1929). Los Angeles, où du pétrole ne cessait de jaillir, explosa. La Socal racheta la majorité des puits durant la décennie, alors qu’il était pour l’heure plus difficile de trouver de l’eau que du pétrole à Los Angeles.

En 1920, la population américaine atteignit les 100 millions, soit trois fois plus qu’au temps de la guerre de Sécession. Les villes américaines se parèrent de gratte-ciels, défis techniques dénués de références aux cultures antérieures. Tout ceci était possible grâce au béton, à l’acier et au verre, trois matériaux nécessitant de grandes sources de chaleur et d’énergie, donc du pétrole. En 1924, toujours dans cette envie d’impressionner, les studios Métro Goldwyn Mayer furent fondés, nous l’avons dit, dans Los Angeles, épicentre d’un boom pétrolier.

Loin de la pénurie redoutée au début des années 1920, la découverte de larges réserves mena plutôt à une surproduction. La Shell et la Standard Oil se firent une guerre des prix pour vendre sur le marché indien le pétrole de Bakou acheté aux Russes. La guerre des prix devint mondiale, au détriment des filles de la Standard Oil, dont la majorité du pétrole venait des États-Unis, plus coûteux à produire que ceux du Mexique ou de l’Iran car naturellement moins productifs avec un coût salarial plus élevé. En août 1928, quelques jours après l’accord « de la ligne rouge » et après de longues négociations, les dirigeants des trois plus importantes compagnies pétrolières se réunirent au château d’Achnacarry en Écosse. Henri Deterding de la Shell, Walter Teagle de la Standard Oil of New Jersey et Sir John Cadman de l’Anglo-Persian Oil, rapidement rejoint par William Mellon de la Gulf Oil, accomplir le vieux rêve de Rockefeller et Samuel : un accord de principe, signé le 17 septembre, un « pool association » pour organiser le marché mondial du pétrole.

Château d’Achnacarry où a été signé l’accord éponyme, Ecosse.

D’autres compagnies américaines rejoignirent plus tard l’accord, qui engloba presque toute la production mondiale non-soviétique. Connu des gouvernements britannique et américain, l’accord n’éclatera au grand jour qu’avec l’enquête « The International Petroleum Cartel » en 1952. L’accord d’Achnacarry fut également connu sous le nom d’accord « Tel Quel » (« As Is ») parce qu’il gelait les parts de marché des majors anglo-saxonnes. Ce cartel, véritable oligopole, jetait les règles d’un statu quo qui allait jusqu’à restreindre strictement la publicité, tant tout avait été pensé. Cet accord tint sur les quatre décennies suivantes et permit même, avec le principe de la « cargaison fantôme » (un mécanisme de trucage des prix), d’augmenter discrètement le prix du brut venant du Venezuela et d’Iran pour que le pétrole texan reste compétitif malgré son coût de raffinage plus élevé.

En parallèle, la technique s’aiguisait. La précision des forages fut améliorée par l’utilisation de tests sismographiques et des pompes à pétrole modernes : les nodding donkeys (ou « baudets courbés ») ainsi appelés parce qu’ils rappellent une tête d’âne dodelinant. La production américaine de pétrole doubla durant les années 1920. Ce n’était pourtant toujours pas suffisant : les États-Unis consommèrent près des 3/4 de la production mondiale durant la même décennie. Les 4/5 des automobiles dans le monde roulaient aux États-Unis en 1929. La part du charbon dans la production totale d’énergie des États-Unis recula de 72 à 58% en dix ans. Ces années virent la classe moyenne américaine émerger et s’ériger en modèle pour le reste du monde. En 1927, Cyrus Avery, businessman ayant fait fortune dans la spéculation foncière à Tulsa, obtint la construction de la route 66, liant Los Angeles à Chicago, en passant par Tulsa en Oklahoma. Cette route permit le développement de l’Amérique rurale et poussa la voiture et le camion à supplanter le train.

Aux États-Unis, les gains de productivité fulgurants acquis grâce au pétrole et à l’électrification permirent une croissance de la production industrielle de 33% entre janvier 1920 et janvier 1929. Le revenu américain par habitant augmenta de 20% sur la même période, en faisant le peuple le plus riche du monde. L’indice du Dow Jones basé sur les valeurs industrielles de la bourse explosa lui de 200%, encourageant les États-Unis à s’endetter à hauteur de 300% de leur PIB. À cette heure du crédit à la consommation, les banques prêtaient dix fois plus qu’elles n’avaient en réserve. Certains empruntaient pour acheter des actions, faisant monter les valeurs boursières plus rapidement que la production et le salaire des ouvriers. Lorsque la bulle explosa, le 24 octobre 1929, le président Hoover, depuis 7 mois à la Maison-Blanche, fut totalement pris au dépourvu. L’économie réagit par des licenciements, des expropriations et la misère.

La crise de 1929 fut essentiellement une crise de surproduction et l’industrie qui occasionna le plus de surproduction fut celle du pétrole. L’attrait pour ces marges démentielles était trop grand : lorsque les majors ne prenaient pas le contrôle des terres, des « wildcats » (« chats sauvages », des puits de prospection pour dénicher la manne) se multipliaient. Les « wildcatters » ne foraient d’ailleurs pas souvent verticalement, mais plutôt de manière oblique ou « déviée », voire horizontalement, depuis le début du siècle. Dans les années 1920, c’était une manière d’aller voler du pétrole sur la terre d’autrui. Au Texas, on estime à des centaines de millions de dollars la valeur du pétrole volé par des pétroliers à d’autres pétroliers. La crise de 1929 aggrava la surproduction : les wildcatters forèrent de plus bel pour maintenir leurs revenus malgré l’effondrement de la demande, qui entraîna celle du cours du brut. Pire, en octobre 1930, un « éléphant » (champ pétrolier majeur) fut découvert au Texas, sur un terrain désolé, qui accueillit bien rapidement une ruée vers l’or noir chaotique. Un vieux prospecteur trouva le champ en faisant jaillir un superbe geyser de pétrole alors que les géologues ne pensaient pas trouver de pétrole à cet endroit. C’était là le champ East Texas, le « Black Giant ». Il fut saigné à blanc : une forêt de derricks fut érigée et on pompa à une vitesse déraisonnable, abimant le champ. En juillet 1931, neuf mois après sa découverte, le champ était déjà exploité par 1 200 puits, produisant 900 000 barils par jour, soit le sixième de la production américaine. Le prix du baril passa d’un dollar en 1930 à 30 cents. Pourtant le brut de ce champ, dit Eastex, était de bien mauvaise qualité. Mais il permit à nombre d’Américains, en pleine crise, de mettre le cap sur la Californie, grâce à la route 66.

Le Texas décida de combattre la surproduction avec la Railroad Commission of Texas. Celle-ci, créée en 1891 par le gouverneur « Big Jim » Hogg, servant jusque-là surtout à appliquer la ségrégation dans les wagon, instaura des quotas sur la production de pétrole pour les quatre décennies suivantes. Mais au début de l’été 1931, la commission se montra incapable de réguler le flux. La Jersey Standard et la Humble Oil se plaignirent : sans régulation, c’était le retour à la surproduction et la baisse concomitante des prix. En août, la production dépassa le million de barils par jour. Ross S. Sterling, gouverneur démocrate du Texas, fondateur et ex-président d’Humble Oil, intervint en envoyant la Garde nationale et les Texas Rangers imposer la fermeture des 1 162 puits du Black Giant. Une partie d’entre eux put rouvrir en février 1932. Le baril dépassa à nouveau la barre du dollar avant la fin de l’année : les effets de la crise de 1929 s’estompaient déjà pour Big Oil, favorisé par la régulation texane, au détriment des plus humbles producteurs.

Le 4 mars 1933, Franklin D. Roosevelt entra à la Maison-Blanche. Sa politique du New Deal entérina les quotas de la commission du Texas, s’assura de leur application et les étendit au reste du territoire américain. Contrairement à son oncle par alliance Théodore Roosevelt, Franklin s’appuya sur les dynasties pétrolières. Roosevelt nomma Teagle au comité chargé de mettre en œuvre le National Industrial Recovery Act, loi anti-surproduction adoptée le 16 juin et fondation du New Deal permettant au gouvernement d’organiser le transport du pétrole. Roosevelt fit d’Harold Ickes son secrétaire de l’Intérieur. Peu expérimenté, Ickes s’appuya sur James Moffett, vice-président de la Jersey Standard pour convaincre les pétroliers indépendants de laisser Washington prendre la main. Ickes traqua le pétrole de contrebande (lorsque sont dépassés les quotas : le « hot oil » ou pétrole chaud), comme l’avait fait l’Etat pour l’alcool lors de la Prohibition. L’inspection des puits, des citernes et des jauges par l’Etat finit par ramener le calme en 1935 avec le retour au baril à un dollar. La Railroad Commission et ses quotas, étendus au territoire entier, perdura jusqu’au premier choc pétrolier en 1973. Les principes de la commission inspirèrent en réalité plus tard les pires concurrents de l’industrie pétrolière américaine : l’OPEP.

Franklin Delano Roosevelt (1882-1945), sénateur de New York (1911-1913), secrétaire adjoint à la marine des Etats-Unis (1913-1920), gouverneur de New York (1929-1932) puis 32e président des Etats-Unis (1933-1945).

Du reste, Roosevelt, en s’appuyant sur Moffett et Teagle, fit du cœur de l’establishment industriel et financier son socle. Moffett, fils d’un vice-président de la Jersey Standard et lui-même plus jeune vice-président de cette société en 1924, avait participé à l’accord du château d’Achnacarry. Malgré tout, Walter Teagle et William Stamps Farish II décidèrent de le destituer en juillet 1933 du fait de son ralliement à l’administration Roosevelt. Moffett resta pour autant influent, de par ses relations et ses actions. Il organisa notamment de grands bals auxquels furent conviés l’épouse du magnat de la presse William Randolph Hearst, ou encore l’influent financier Joseph Kennedy, père du futur président. William Teagle, 55 ans en 1933, dirigeant la Jersey Standard, était lui le petit-fils de Maurice Clark, celui qui mena John Rockefeller au négoce du pétrole et qui fut son premier associé. Souriant, inflexible et obèse, Teagle cumula 9 ans durant la direction de la Standard Oil of New Jersey et un poste de directeur de la Federal Reserve Bank of New York, banche principale de la Fed. Teagle, comme Moffett, Farish, Mellon ou Rockefeller, faisait partie du sommet de la société WASP (White Anglo-Saxon Protestant) ou l’entre soi était la règle. Dans les années 1930, une nouvelle dynastie pétrolière y entra, celle des Bush.

Harold Ickes, secrétaire à l’Intérieur, surnommé le « Tsar du pétrole », était le seul à s’inquiéter de la future raréfaction de l’or noir, alors que le temps était à la surabondance. L’avocat publia un petit article en 1935 mettant en garde sur le sujet : « Inévitablement, un jour viendra où le pétrole bon marché manquera. » Il y incitait à économiser les ressources américaines. Mais la Grande Dépression s’atténuant, personne ne l’écouta. La demande américaine de brut reparti en 1936. Les majors, grâce aux quotas fixés par l’Etat, assurèrent leurs profits sur le territoire et empêchèrent de nouveaux concurrents d’émerger. La crise passée, le monde continua à se couvrir d’asphalte, les routes permettant le déplacement des hommes et des marchandises avec une souplesse bien supérieure à celle du rail. Les routes permirent la mise en valeur des villes ou région qu’elles reliaient au réseau. Le pétrole couronna de succès le programme de grands travaux du New Deal (routes, mais également barrages hydroélectriques). L’un de ces barrages permit de faire « éclore le désert » avec l’émergence de Las Vegas et du sud-ouest américain jusque-là désolé.

Harold L. Ickes (1892-1976), secrétaire à l’Intérieur des Etats-Unis (1933-1946), administrateur de d’Administration Fédérale d’Urgence des Travaux Publics (1933-1939) puis Haut-commissaire des Philippines (1942-1945).

Si l’accord « Tel Quel » régulait le monde du pétrole existant, les majors luttaient néanmoins pour acquérir des marges encore inexplorées. Andrew Mellon, patron de Gulf Oil et secrétaire du Trésor du gouvernement Hoover, avait été accusé de favoriser son entreprise par son rôle d’homme d’Etat. Il avait alors démissionné pour éviter au président Hoover un impeachment et été nommé par ce dernier ambassadeur de Londres. À 77 ans, Mellon s’assura avec ce poste de faire participer Gulf Oil à la manne du golfe Persique. Là, un aventurier néo-zélandais, Franck Holmes, surnommé « Abou Naft » (le père du pétrole) par les Arabes, proposa d’abord à l’Anglo-Persian Oil Company des concessions en 1927. L’entreprise refusa, ses géologues estimant qu’il n’y avait pas de champs pétroliers dans la partie arabe du golfe. Alors, Holmes céda ces concessions, Koweït et Bahreïn, à la Gulf Oil la même année. Seulement, la Gulf Oil rejoignit l’Irak Petroleum Company en 1928, et se trouva par conséquent lié à l’accord « de la ligne rouge » l’empêchant de forer seul dans l’ancien territoire ottoman. Les Britanniques s’opposèrent de ce fait à un forage au Koweït, mais ne purent s’opposer à celui envisagé sur l’île de Bahreïn (hors du territoire anciennement ottoman). On trouva peu de pétrole au Bahreïn (que Gulf Oil vendit à la California Standard) mais les majors commencèrent à fortement s’intéresser au Koweït et à la péninsule arabique.

Andrew W. Mellon (1855-1937), banquier, industriel, philanthrope et hommes politique américain, secrétaire du Trésor américain (1921-1932) puis ambassadeur américain à Londres (1932-1933).

Si Mellon demanda à Washington de faire pression sur le Royaume-Uni pour qu’il se tienne à l’écart du Koweït, c’est le cheikh Ahmad du Koweït lui-même, dépendant de la Royal Navy pour sa sécurité, qui trouva Londres. La famille Al Sabah, régnant sur le Koweït depuis le XVIIIe siècle, voyait décliner sa source principale de revenus, le commerce des perles, face à la concurrence japonaise. Il était urgent d’y remédier. En décembre 1933, la Gulf Oil (Américains) et l’Anglo-Persian Oil (Britanniques) s’entendirent pour partager le pétrole du Koweït. Au demeurant en pleine Grande Dépression, ces réserves pouvaient attendre. En Perse, Reza Shah, ancien colonel, ayant pris le pouvoir en 1925 et et ayant fondé la dynastie Pahlavi, souhaita annuler les concessions pétrolières du fait de la récession. John Cadman, après de longues négociations, ramena le Shah à la raison en lui accordant seulement 20% des dividendes, sous condition, contre une concession de 40 ans.

Depuis 1908, un entrepreneur britannique, Weetman Pearson, s’était vu octroyer les immenses réserves de pétrole mexicaines et en tint le monopole, malgré la révolution mexicaine de 1910 et la guerre civile subséquente (1910-1920). Les hommes d’affaires poussèrent le président Wilson à l’intervention en prétendant que Pearson finançait le dictateur en place depuis 1913 au Mexique, Victoriano Huerta, « l’Usurpateur ». En 1917, la guerre civile prit fin avec l’adoption d’une constitution des États-Unis mexicains, affirmant notamment que le sous-sol mexicain appartenait désormais à l’Etat, une décision qui tomba en même temps que celle des bolchéviques vis-à-vis des puits de Bakou, irritant Wall Street. En 1919, Pearson vendit ses parts de la Mexican Eagle à la Shell et forma l’empire médiatique qui contrôle actuellement le Financial Times et The Economist : le groupe Pearson. Dès l’achat par la Shell, de l’eau salée remonta des puits, signe de déclin. Le géophysicien américain Everett Lee DeGolyer avait déjà compris que pomper le brut très rapidement endommageait le champ ; il ne sera écouté que plus tard. Au contraire, la Shell (60% du pétrole mexicain), la Jersey et la SoCal (possédant le reste) mirent les bouchées doubles, faisant du Mexique le deuxième producteur mondial jusqu’à ce que la production s’effondre en 1922. Après quoi, le Mexique n’exporta plus de pétrole pendant un demi-siècle. Mexico resta persuadé que cette surexploitation était une vengeance anglo-saxonne pour la constitution mexicaine.

Avec la fermeture opérée par l’URSS et l’effondrement de la production mexicaine, le pétrole d’Amérique latine devint primordial pour les majors. Et ce malgré un cruel manque d’infrastructures (routes, réseau électrique). De fait, la demande interne y était faible et la technique arriérée, autorisant l’exportation de l’essentiel de la production. La Jersey Standard de Teagle fut la première à s’emparer du marché le plus stratégique : le Venezuela. Et ce, en achetant la Creole Petroleum Corporation en 1928* et la Pan-American Petroleum en 1932, alors le plus important producteur hors États-Unis. La Jersey Standard put acheter cette dernière à sa sœur, la Standard Oil of Indiana ; Teagle lui acheta par ailleurs la Pan-American à seulement 100 millions de dollars, parce que la Jersey Standard s’était mieux tirée de la crise de 1929 que les autres. La Jersey devint ainsi le premier producteur mondial, devant la Shell. La Créole fut confiée en 1935 à Nelson Aldrich Rockefeller, 27 ans, petit-fils de John D. Rockefeller et du sénateur Nelson Aldrich. Son oncle maternel, Winthrop W. Aldrich, devint président de la jeune et richissime Chase National Bank, institution disposant d’importants intérêts en Amérique du Sud et dont les Rockefeller étaient les principaux actionnaires.

*Premier pétrolier à forer dans l’eau, en l’occurrence le lac Maracaibo, la Creole provoquait des marées noires fréquentes qui ne suscitaient alors aucun émoi.

La guerre la plus meurtrière de l’histoire Sud-américaine (100 000 morts), fut celle opposant la Bolivie au Paraguay, deux pays foncièrement pauvres, entre 1932 et 1935. Celle-ci fut déclenchée pour le contrôle du Chaco boréal, région désolée mais contenant peut-être du pétrole. Le fait que deux majors aient acquis des concessions dans ces pays lança la rumeur (surtout entretenue par le komintern) que la guerre du Chaco fut une guerre du pétrole éminemment capitaliste. La Bolivie perdit la guerre, donc le Chaco, et la junte bolivienne de Sucre décida, chose inédite, de nationaliser les puits. Cette décision, sans réelles répercussions économiques, irrita Wall Street, notamment pour ses échos : au Mexique, le long de la « voie dorée » des champs pétroliers de Tampico, des milliers d’ouvriers faisaient grève depuis janvier 1936 à cause des mauvaises conditions de vie.

Carte de la région du Chaco, disputée lors de la guerre éponyme par la Bolivie et le Paraguay (1932-1936) ; en rouge la progression maximale paraguayenne et en bleu celle de la Bolivie.

En 1936 et 1937, les Mexicains, deux fois moins payés que les Américains, firent grève. Les pétroliers refusèrent toute négociation. Cette même année 1937, alors que le président mexicain Lazaro Cardenas, élu trois ans plus tôt sur un programme réformateur, tentait des compromis face à l’intransigeance des pétroliers, John D. Rockefeller, depuis longtemps départi de tout rôle actif, décéda paisiblement à 97 ans. Les pétroliers saisirent la Cour Suprême mexicaine qui trancha en leur défaveur et, le 18 mars 1938, Cardenas nationalisa les compagnies étrangères exploitant le pétrole mexicain. C’était la première victoire d’une nation du « Sud » contre une puissance industrielle du « Nord ». La Pemex, compagnie pétrolière nationale mexicaine, demeura une importante source de revenu – et donc de corruption – pour l’Etat et un pilier financier pour le régime dirigeant encore le pays aujourd’hui. Malgré les protestations des majors, le gouvernement américain, ayant adopté la politique du « bon voisinage » avec le Mexique, refusa d’interférer. Les majors boycottèrent tout le même le pétrole mexicain jusqu’à ce que le régime leur verse une compensation de 160 millions de dollars. Mexico se tourna alors vers l’Allemagne nazie jusqu’au début de la seconde conflagration mondiale. Mais les majors américaines vendaient huit fois plus de pétrole à l’Allemagne que les Mexicains.

Sources (texte) :

Auzanneau, Matthieu (2021). Or noir, la grande histoire du pétrole. Paris : La Découverte, 890p.

LeVine, Steve (2007). The Oil and the Glory, the pursuit of empire and fortune on the Caspian Sea. New York : Random House, Inc., 472p.

Sources (images) :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Accord_d%27Achnacarry (château d’Achnacarry)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Franklin_Delano_Roosevelt (Franklin D. Roosevelt)

https://en.wikipedia.org/wiki/Harold_L._Ickes (H. Ickes)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Andrew_Mellon (A. Mellon)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_du_Chaco (guerre du Chaco)

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