La guerre civile russe (partie I) : les révolutions (1917)

La guerre civile russe (partie I) : les révolutions (1917)

La guerre civile russe, largement due et un temps parallèle au premier conflit mondial, fut très complexe. Une lutte mettant aux prises les Rouges, les Blancs, les Verts, les anarchistes noirs (cette dernière étant la seule force véritablement unie de cette guerre) ; impliquant des partis politiques tels que les S-R (socialistes-révolutionnaires) de droite, S-R de gauche, les mencheviks, les sociaux-démocrates (K-D) ou encore les fameux bolchevicks ; opposants de multiples peuples, qu’ils soient inhérents à l’Empire Russe en ruine : nationalistes ukrainiens, Cosaques, Lettons, Finlandais, Polonais et Russes en première ligne ; ou qu’ils proviennent d’autres états qui s’impliquent dans la guerre : Français, Britanniques, Américains, Chinois, Allemands, Hongrois, Tchécoslovaques, Japonais, Italiens, Roumains, Grecs et Coréens. Ces caractéristiques sont celles d’une guerre civile russe d’ampleur internationale mêlée d’un esprit révolutionnaire fort mais protéiforme. Il convient donc de mettre de l’ordre dans ce chaos.

L’Empire russe contre trois puissances, la Première Guerre mondiale pour dernière danse

Nicolas II Romanov, empereur (tsar) de Russie (1894-1917) et roi de Pologne (1894-1915)

La Russie, en 1914, entra en guerre. Sur son front, l’Empire tsariste de Nicolas II Romanov affrontait trois autres empires sur une longue et relativement changeante ligne de front. Alliée à la France et au Royaume-Uni, la Russie faisait face, avec eux, aux puissances centrales en 1914 : les empires allemand, austro-hongrois et ottoman. La Russie, dernière des grandes puissances industrielles du conflit, n’était pas préparée à un tel effort. La société connaissait des désordres internes et le tsar, en la personne de Nicolas II, ne faisait pas l’unanimité. La défaite de Tannenberg en 1914 et la grande débâcle de 1915 minèrent le moral d’une troupe largement paysanne et en souffrance qui ne savait pas vraiment pourquoi elle se battait. En 1916, l’offensive Broussilov, redressant quelque peu la situation, vit son potentiel grevé par le moral décadent de la troupe.

Carte récapitulative jusqu’à 1917 (la carte devrait indiquer la sortie de la Russie et l’entrée en guerre des USA)
Alexandre Kerensky, ministre-président du Gouvernement Provisoire (1917)

En 1917, l’inflation et le refus des grands propriétaires d’augmenter les salaires concomitamment déclenchèrent une pénurie alimentaire. De ces facteurs découlèrent la révolte. Celle-ci prit la forme d’une révolution le 27 février 1917 lorsque des soldats rejoignirent les manifestants. L’armée proposa une intervention sur Petrograd, épicentre du soulèvement de la gauche révolutionnaire ; mais Nicolas II Romanov, le tsar de l’Empire russe, refusa et abdiqua le 2 mars. Ne nous y trompons pas, ces événements ne signifiaient pas que l’armée craquait. C’est l’arrière qui s’effondrait et se révoltait. Le front tenait encore la ligne. Ainsi, la dynastie des Romanov et, plus encore, l’Empire Russe, étaient tombés. Un Gouvernement Provisoire fut installé. Alexandre Kerensky, homme de gauche jugé le seul capable de soutenir la charge, en prit la tête.

L’offensive d’été, pari manqué

Alexeï A. Broussilov (1853-1926), général russe puis commandant en chef (1917)

Ce Gouvernement Provisoire voulait continuer la guerre. Kerensky savait qu’une offensive contre les puissances centrales pouvait souder la nation à nouveau. Il prépara une offensive d’envergure pour juillet 1917. Elle serait commandée par le talentueux Broussilov, chef d’état-major. Le 18 juin (1er juillet du calendrier grégorien) vit l’offensive Kerensky bousculer le front de l’est. Pourtant, les soldats de la première ligne refusèrent rapidement d’aller plus en avant, considérant avoir accompli leur devoir ; et ceux de la deuxième ligne refusèrent de prendre leur place. L’offensive, pourtant prometteuse, s’arrêta. Face à cet échec et voyant les bolchéviks envahir les rues de Petrograd, Kerensky releva Broussilov de son commandement et le remplaça par Kornilov. C’était là substituer à la compétence la popularité. Kerensky venait de se tirer une balle dans le pied : Kornilov était plus populaire que lui, surtout auprès de l’armée et des modérés.

Lavr G. Kornilov (1870-1918), général russe puis commandant en chef (1917)

Or, le général se décida à attaquer Petrograd pour libérer la capitale de la domination de la gauche révolutionnaire. L’offensive échoua. Pourtant, Kornilov se retourna contre Kerensky et crut pouvoir prendre le pouvoir par un putsch militaire à Petrograd. Bien qu’ayant convaincu la bourgeoisie, Kornilov échoua face à un Kerensky qui, pour la circonstance, s’était allié aux bolchevicks et leur Garde rouge (très puissante dans la capitale). Si Kornilov n’était plus en mesure de s’emparer du pouvoir, Kerensky n’était lui plus en mesure de le tenir. Il limogea Kornilov pour des raisons évidentes. Kerensky avait déjà perdu le soutien de la gauche (non bolchévique) à cause de l’offensive de Kornilov ; il perdait désormais le soutien des modérés en écartant le général. Le Gouvernement Provisoire périclitait dangereusement et Berlin le voyait bien.

La stratégie d’une Allemagne acculée : anticiper la fatalité

L’Empire allemand avait grandement facilité le retour de Lénine, meneur de la gauche révolutionnaire en exil, depuis Zurich jusqu’à Petrograd début avril 1917. Les Allemands cherchaient, par ce biais, à faire flancher une Russie fragilisée mais continuant à alimenter le front oriental de la Première Guerre mondiale. Berlin souhaitait achever la Russie pour reporter tous ses efforts sur le front occidental. L’objectif était plus qu’uniquement militaire : la Triple-Entente exerçait sur les puissances centrales un blocus maritime impitoyable depuis fin 1916. Cette véritable guerre économique visait à priver l’Allemagne de sa capacité industrielle mais également à affamer sa population pour la pousser à la révolte. La pénurie alimentaire menaçait. On estime que 760 000 civils allemands décédèrent des suites de ce blocus qui perdura jusqu’en 1919 (sans compter la grippe espagnole). Récupérer l’Ukraine, grenier à pain de la Russie, formait donc un objectif socio-économique de taille pour l’Allemagne.

A cette guerre économique, l’Empire allemand avait répondu en mettant en place la rationalisation des ressources (plan Hindenburg) mais également en réengageant la guerre sous-marine à outrance en janvier 1917. Celle-ci avait été arrêtée une première fois en 1915 après avoir coulé le Lusitania et manqué d’attirer les Etats-Unis dans le conflit. Elle fut réemployée pour asphyxier le Royaume-Uni et l’industrie française en coulant leurs approvisionnements. Or, ces approvisionnements provenaient, pour beaucoup, des Etats-Unis. Ainsi, la reprise de la guerre sous-marine allemande à outrance et le télégramme Zimmermann venaient d’attirer dans le conflit un nouvel adversaire pour les puissances centrales en avril 1917 : les Etats-Unis. Il fallait achever la Russie pour provoquer la percée décisive à l’ouest avant que le Nouveau-Monde ne puisse bousculer l’équilibre dans l’Ancien.

La colère prolétaire menace, octobre rouge comme coup de grâce

Vladimir I. Lénine (1870-1924), dirigeant du parti communiste et chef du gouvernement russe (1917-1924)

Kerensky, en contractant cette alliance de circonstance avec les bolchevicks pour tenir tête à Kornilov, avait déstabilisé le Gouvernement Provisoire. Ce sont d’ailleurs ces mêmes bolchevicks qui, sous l’impulsion de Lénine, allaient lui subtiliser le pouvoir. Les révoltes paysannes se multiplièrent. La famine guettait car les paysans refusaient de vendre leur blé avec une monnaie qui dégringolait toujours plus bas. Le 25 octobre 1917, tard le soir, les bolchevicks s’emparèrent du Palais d’Hiver à Petrograd après avoir pris tous les points clés de la ville. Lénine avait attendu le bon moment pour mener à bien cette deuxième révolution. Par ailleurs, si celle de février était une révolution « bourgeoise », la seconde fut bien plus prolétarienne. Moscou, capitale commerciale de la Russie, fut également prise par les bolchevicks après une semaine de combats et 300 morts.

Très vite, le gouvernement bolchévique interdit le parti cadet (K-D, les sociaux-démocrates) pour sa proximité avec l’ « armée des Volontaires » contre-révolutionnaire. Pourtant, les bolchevicks ne faisaient pas l’unanimité : le vote pour l’Assemblée constituante, qui rassembla 41 millions de votants (80% du corps électoral), octroya une large victoire aux S-R (socialistes-révolutionnaires) qui obtinrent 44,1% des voix (19 110 074 votes) contre seulement 24,5% des voix pour les bolchevicks (10 889 437 votes). Gardons-nous de sous-estimer les bolchevicks : les paysans ont largement voté pour les S-R car le parti avait promis de redistribuer les terres (ce à quoi le parti se refusait à présent) et d’arrêter la guerre (une mesure également dépassée). La victoire des S-R reposait sur des idées déjà périmées. Les bolchevicks étaient majoritaires en ville, les S-R dans les campagnes.

La Russie sort du conflit mondial et plonge dans un chaos national

Le front contre les puissances centrales se délitait lentement et deux impératifs apparaissaient pour les bolchevicks. Il fallait mettre fin à la participation russe dans la Première Guerre mondiale, mais également politiser les soldats qui revenaient du front. Ce, d’autant plus que les révolutions russes furent provoquées par l’arrière. Les négociations entre les bolchevicks et les puissances centrales débutèrent à Brest-Litovsk le 22 novembre avec une trêve de trois semaines. Lénine, autant que faire se pouvait, chercha à ralentir ces négociations, bien qu’il les ait appelées de ses vœux. De fait, Lénine craignait que les Allemands n’écrasent sa révolution.

Alors que les négociations achoppaient pour la sortie de la guerre extérieure, les bolchevicks progressaient dans la guerre intérieure. Le 7 décembre fut créée la Tcheka, une commission extraordinaire de lutte contre le sabotage et la contre-révolution, dirigée par Félix Dzerjinski (pour faire simple : une police d’état). « Extraordinaire » signifie ici qu’elle était censée être temporaire. Contre ce gouvernement rouge occupant les deux capitales, plusieurs mouvements menés par les Blancs (royalistes et/ou conservateurs) émergèrent dans le pays.

Le sud s’éveille, la guerre en fera un sol vermeil

Alexeï M. Kaledine (1861-1918), ataman des Cosaques du Don

Les Blancs étaient dirigés par des officiers tsaristes, cadres pendant la Première Guerre mondiale (une minorité de ces cadres s’engagea également dans le camp rouge). Nous avons déjà parlé de l’armée des Volontaires, dont les cadets étaient jugés trop proches (motivant l’interdiction du parti). Kornilov, après son putsch raté, se retira dans le sud en Ukraine. Kornilov, Denikine et Alexeiev, trois chefs, s’organisèrent avec l’ataman Kaledine (l’ataman est le meneur des Cosaques) pour mener cette fameuse contre-révolution. Pourtant, les relations entre les chefs militaires Blancs étaient ombrageuses. Malgré tout, Kornilov dirigea cette armée des Volontaires. Le 9 décembre 1917, le premier réel combat armé de la guerre civile russe prit place : l’armée des Volontaires et des Cosaques libérèrent Rostov-sur-le-Don, capitale du Don, c’est-à-dire les terres des Cosaques. Si la ville fut prise après 6 jours de lutte, ce ne fut que pour un temps.

Cette guerre civile russe serait celle du rail. Chaque camp cherchera avant tout à maîtriser les lignes de chemin de fer et les nœuds de communication. Les trains « blindés », armés et ardemment défendus, feront alors leur apparition. Ils acquerront une importance démesurée en ce début de conflit. En réalité, ces trains seront le plus souvent nantis de quelques mitrailleuses tout au plus ; il est légèrement exagéré de les dire blindés. Qui plus est, le véritable objectif sera de faire du bruit pour effrayer les adversaires. Toutes sortes de techniques seront imaginées pour neutraliser ces véhicules, au demeurant très vulnérables. Il suffira de couper les voies (en détruisant un pont par exemple), pour bloquer l’une de ces machines. Le conflit, de fait, se déroulera autour des rails, notamment le Transsibérien.

Direction autoritaire, politique délétère

Lénine avait déjà proclamé « tout le pouvoir aux Soviets ». Mais le peuple exigeait, en janvier 1918, « tout le pouvoir à l’Assemblée constituante ». Celle-ci se rassembla alors le 5 janvier pour la première et unique fois. On s’en rappelle, les S-R étaient à la tête de cette Assemblée constituante. Or, les bolchevicks virent leurs demandes rejetées en ce 5 janvier. Alors, Lénine décida de simplement dissoudre l’Assemblée. Le peuple, qui recherchait surtout la paix et la nourriture, n’en avait cure. En revanche, la dissolution de l’Assemblée provoqua l’alliance des partis de la gauche non-bolchévique. L’Eglise, qui tenait en horreur la séparation de l’Eglise et de l’Etat désirée par les bolchevicks, apporta son soutien à cette gauche non-bolchévique.

L’opposition pouvait bien se rassembler, les bolchevicks avaient mieux à faire. Deux nouveaux foyers de conflit s’allumèrent simultanément : la Finlande et l’Ukraine. La guerre civile russe ne faisait que commencer.

Sources (texte) :

Marie, Jean-Jacques (2015). Histoire de la guerre civile russe 1917-1922. Paris : Tallandier, 430p.

Keegan, John (2005). La Première Guerre mondiale. Paris : Perrin, 570p.

Sumpf, Alexandre (2017). La Grande Guerre oubliée. Paris : Perrin, 608p.

Sources (images) :

http://peacehistory-usfp.org/united-states-participation-in-world-war-one/2_04_map-western-front-battles/ (carte récapitulative jusqu’à 1917)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolas_II (Nicolas II, tsar)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandre_Kerenski (Kerensky)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Alexe%C3%AF_Broussilov (Broussilov)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Lavr_Kornilov (Kornilov)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Vladimir_Ilitch_L%C3%A9nine (Lénine)

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