L’histoire du pétrole (partie VI) : les barons voleurs sauvent l’Etat… Deux fois (1893-1914)

L’histoire du pétrole (partie VI) : les barons voleurs sauvent l’Etat… Deux fois (1893-1914)

Rappel : Le pétrole découvert à Sumatra, aux Indes néerlandaises, fut d’abord exploité par la compagnie nationale : la Royal Dutch, fondée en 1890. Marcus Samuel, qui nomma sa propre entreprise la Shell en 1897, proposa la même année un rachat de la Royal Dutch, mais essuya un refus. Les Néerlandais refusèrent également une proposition de la Standard Oil. Du pétrole fut découvert au Texas mais la Standard Oil ne put s’y aventurer, chassée par un gouverneur anti-cartel. Samuel, lui, investit au Texas, mais dans de mauvais puits. Gulf Oil, l’entreprise des banquiers de la famille Mellon, ainsi que Texaco, fondée en 1901, eurent plus de chances dans ce même état. Samuel parvint enfin à faire alliance avec la Royal Dutch, sous le nom de British Dutch (1902), renommée Royal Dutch Shell par la suite (1907), en raison d’une prise importante de capital côté néerlandais, en la personne de Deterding. Pendant ce temps, dans le Caucase, les troubles politiques des grèves de 1902 puis 1904 et de la révolution de 1905 – puits brûlés notamment – firent jeter l’éponge aux grands barons. Pourtant, ces années étaient celles de grands changements dans l’industrie grâce au pétrole : les domaines de l’aviation et de l’automobile explosaient sous l’égide du taylorisme et du fordisme. La machine à vapeur, rapidement secondée par le pétrole, permit sans doute la fin de l’esclavage – rendu inutile – dans de nombreuses parties du monde, l’émergence d’une classe moyenne et la société consumériste en quête de confort. Mais déjà, des lois antitrusts menaçaient l’empire pétrolier de Rockefeller aux Etats-Unis.

Dans les années 1890, la pieuvre Rockefeller faisait couler l’argent à flots sur les fondations de l’économie américaine et disposait de participations importantes dans 16 compagnies de chemins de fer, 9 de l’immobilier, 6 de l’acier, 6 maritimes et 9 établissements financiers. La Standard Oil elle-même jouait le rôle de banque, prêtant continuellement de grosses sommes. La National City Bank, au cœur de Wall Street, était surnommée « banque du pétrole » car elle comptait parmi ses directeurs William Rockefeller, le frère cadet de John. En 1893, cette banque ne souffrit pas le moins du monde de l’une des pires paniques financières de l’histoire du capitalisme, engendrant chômage et misère. La Grande Dépression débuta lorsque les épargnants demandèrent de l’or en échange de leurs fonds. Si la National City Bank se portait bien, il n’en allait pas de même de l’économie américaine ; si bien qu’en 1894, le secrétaire américain du Trésor supplia John Pierpont Morgan de la sauver. Ce dernier n’en avait pas les moyens mais disposait des contacts. Il se tourna vers le président de la National City Bank, James Stillman qui, en quelques appels, investit ou prêta 20 millions de dollars, faisant réapparaître la confiance. L’or noir avait permis de sauver l’or jaune. Rockefeller venait de sauver Wall Street une première fois. J. P. Morgan s’attribua tout le mérite a posteriori, tandis que Rockefeller demeura dans son élément : l’ombre.

John Pierpont Morgan (1837-1913), financier et banquier américain.

En 1900, Ida Minerva Tarbell, grande pionnière du journalisme d’investigation, se lança à l’assaut de le forteresse Standard Oil. Entre 1902 et 1904, elle révéla toutes les bassesses auxquelles s’étaient adonnées le pétrolier dans un feuilleton. En 1904, elle regroupa toute son enquête dans un livre qui fit sensation. Nulle autre enquête journalistique n’aura un tel impact sur la société américaine jusqu’au Watergate en 1974. La haine contre les barons voleurs* s’intensifia, parmi lesquels Andrew Carnegie, Cornelius Vanderbilt, Jay Gould et, bien sûr, John D. Rockefeller. Le 8 novembre 1904, alors que le livre de Tarbell sortait, Théodore Roosevelt briguait un second mandat à la présidence. Il avait fait de la lutte contre les cartels sont grand engagement. Il remboursa même les 100 000 dollars perçus de la part de la Standard Oil pour soutenir sa campagne. Les journalistes « muckrakers » (« fouilles-merde ») étant de plus en plus respectés, Rockefeller lança, au-delà de la propagande habituelle par de faux articles, une stratégie moderne de communication d’entreprise. Le gouvernement lança pour sa part une grande enquête sur la Standard Oil. En novembre 1906, une procédure judiciaire fut ouverte, s’appuyant sur la loi Sherman. Le procès, médiatisé à l’excès, se clôtura sur un châtiment exemplaire : le 2 août 1907, le juge Landis condamna la Standard Oil à verser 29 millions de dollars, soit un tiers de sa capitalisation d’alors, ou encore la moitié de la monnaie mise en circulation chaque année aux États-Unis. En apprenant la nouvelle, Rockefeller n’interrompit pas sa séance de golf et répliqua « le juge Landis sera mort longtemps avant que cette amende soit payée ». La suite lui donna raison.

*« robber barons », appelés ainsi en référence aux Raubritter, des nobles allemands prélevant des taxes indues pour naviguer sur le Rhin, durant le Moyen-Age.

Ida Minerva Tarbell (1857-1944), enseignante, historienne, essayiste et journaliste américaine.

L’annonce du jugement à l’encontre de la Standard Oil fit s’écrouler, en bourse, l’action de l’entreprise. Une bulle spéculative ayant précédé cette annonce, l’entreprise emporta le reste du fait de son poids. Ainsi fut déclenchée, à l’automne 1907, une nouvelle crise financière. Les banques ne pouvant plus financer, Rockefeller s’y attela. Il déposa dans des établissements new-yorkais des titres pouvant être engagés comme caution d’emprunts d’Etat. Le 21 octobre, la crise se mua en panique lorsqu’une des plus grosses banques de Wall Street, le Knickerbocker Trust, se ruina en tentant de prendre l’ascendant sur le marché du cuivre. Dans la nuit du 22 octobre 1907, le Trésor américain se tourna vers J. P. Morgan et lui confia 25 millions de fonds gouvernementaux. A nouveaux Morgan garda le beau rôle mais c’est encore Rockefeller qui prêta le plus d’argent parmi ses sources. Le lendemain, Rockefeller appela le directeur de l’agence Associated Press pour lui décrire la robustesse de l’économie américaine et promettre que lui, John D. Rockefeller, donnerait la moitié de sa fortune pour renflouer l’économie, si nécessaire. Les journalistes affluèrent sur la propriété de Rockefeller. Pour la première fois, un homme promettait, le plus sérieusement du monde, de sauver l’économie des Etats-Unis à lui tout seul. Et il fut pris très au sérieux. Il venait de sauver, pour la seconde fois, Wall Street. Alors, Théodore Roosevelt décida de lâcher du lest dans sa campagne anti-monopole et de régler le problème en privé.

Théodore Roosevelt (1858-1919), 26e président des Etats-Unis (1901-1909).

Pourtant, Archbold, bras droit de Rockefeller, fit savoir au président Roosevelt que la Standard Oil le soutiendrait une fois un compromis trouvé. Cette maladresse poussa Roosevelt à reprendre bien rapidement la lutte. En janvier 1908, après une trêve de deux mois, la justice se remit au travail, montant un dossier avec 1 374 pièces à conviction et 444 témoignages. Ceci dit, l’amende record du juge Landis fut annulée en appel en juillet 1908. En septembre, le magnat de la presse William Randolph Hearst, grand rival de Joseph Pulitzer, révéla des lettres prouvant que la Standard Oil versait des pots-de-vin aux élus. Lorsque William Taft succéda à Roosevelt en 1909, l’Etat cessa d’acheter du pétrole de la Standard Oil pour les navires de guerre et décida d’interdire l’exploitation de plusieurs champs pétroliers récemment découverts. Taft les plaça sous la garde de l’US Navy pour la préservation des réserves de brut américaines : le pétrole devenait un enjeu de sécurité nationale. Le 20 novembre 1909, la justice estima que la Standard Oil avait violé la loi antitrust et donna 30 jours à Rockefeller pour se retirer de ses 37 filiales. Ce dernier fit appel.

Le temps que la cour Suprême ne se prononce, Nelson W. Aldrich, très influent sénateur républicain de Rhode Island, rassembla secrètement sur l’île de Jekyll les personnages les plus influent du capitalisme américain. Notons qu’en octobre 1901, la fille d’Aldrich, Abby, avait épousé John D. Rockefeller Junior, le seul fils du fondateur de la Standard Oil et son principal héritier. Bien entendu, Rockefeller était donc de la partie. Pendant 10 jours, ces messieurs formèrent le « plan Aldrich » pour accoucher d’une Réserve fédérale. Il y avait, rassemblés là, Paul Warburg, partenaire de la puissante banque d’affaires Kuhn, Loeb & Company, gendre de son fondateur Solomon Loeb, destinée à s’emparer de l’Equitable Trust Company (avec Rockefeller Junior comme principal actionnaire), qui fusionnera avec la Chase National Bank pour former la première banque de Wall Street lors du krach de 1929 ; Benjamin Strong, vice-président de la Banker’s Trust Company, dont Rockefeller était un actionnaire clef depuis sa création en 1903 ; Frank Vanderlip, ancien numéro deux du secrétariat au Trésor américain (1897-1901), puis successeur depuis 1909 de Stillman à la tête de la National City Bank (la « banque du pétrole ») ayant William Rockefeller – qui avait marié ses deux fils aux filles de Stillman – comme actionnaire clef, Vanderlip avait fait financer la guerre américano-espagnole de 1898 par un prêt de la National City Bank avant d’être recruté par Stillman comme vice-président ; enfin J. P. Morgan, non relié à la famille Rockefeller mais contrôlant des milliers de kilomètres de rail donc enrichit par l’or noir. De fait, la Chase et la National City (devenue Citigroup aujourd’hui) restent à ce jour dans les premières banques du monde. Le Congrès vota les 22 et 23 décembre 1913 les points essentiels du plan Aldrich, formant une Banque centrale (la FED) qui, encore aujourd’hui, reste indépendante de l’Etat et fut voulue et conçue par les dirigeants des principales banques américaines grâce aux capitaux illimités que la Standard Oil tirait de l’or noir.

William Rockefeller (1841-1922), financier américain.

Pourtant, le 15 mai 1911, le juge Edward White confirma la dissolution de la Standard Oil Company. Apprenant la décision en pleine partie de golf, Rockefeller conseilla à son partenaire de jeu d’acheter des actions de la Standard Oil. En réalité, la maison mère n’avait pas fait étalage de tous ses capitaux, cachés jusque-là ; les filiales en étaient remplies. Les actions de la Standard Oil of New Jersey (la maison mère) enflèrent de 65% entre janvier et octobre 1912 ; celles de la Standard Oil of New York (bras financier du groupe) explosèrent de 123% ; celles de la Standard Oil of Indiana, première productrice d’essence et détentrice du brevet sur le craquage thermique, s’envolèrent de 171%. En 10 ans, les filiales et la maison mère virent leur valeur quintupler. Les deux plus grosses structures, la Standard Oil of New Jersey et celle de New York furent confiées à des fidèles : Archbold et Folger. Les actionnaires ne changèrent pas, Rockefeller garda le quart des parts de chacune des 33 sociétés créées par la décision de justice. Pendant 20 à 30 ans, les compagnies s’entendirent et aucune compétition ne fut perceptible. La fortune personnelle de Rockefeller, estimée à 300 millions de dollars avant le démantèlement, dépassa le milliard en 1916, faisant de lui le premier plébéien milliardaire (en dollars) de l’histoire. Il resta, dès lors, l’homme le plus riche du monde et peut-être de l’Histoire (peut-être concurrencé par Mansa Moussa ?). En décembre 1911, John D. Rockefeller, 72 ans, quitta la présidence de son entreprise suite au démantèlement mais n’en garda pas moins la haute main sur les affaires.

L’ère du pétrole révéla une faiblesse improbable de l’Empire britannique : bien que s’étendant sur des millions de km², il était dépourvu de ressources pétrolières, hormis une petite exploitation en Ecosse. Or, déjà lors de la guerre de Sécession, les États-Unis utilisèrent le pétrole comme carburant de leur marine. La Russie emprunta la même voie en 1887 pour ne plus dépendre du charbon britannique. Mais c’est la course à l’armement précédant la Première Guerre mondiale qui ouvrit véritablement cette nouvelle ère. Plus facile d’utilisation, permettant la construction de moteurs plus compacts, donc des navires plus légers, plus puissants, pouvant aller plus vite plus loin et relâchant moins de fumée, tout faisait du pétrole un élément décisif. Sir Marcus Samuel, patriote, s’échina à convaincre l’amiral John Arbuthnot Fisher, vétéran de guerre qui allait s’acharner à moderniser la flotte. Seulement, les politiciens britanniques restèrent méfiants envers Samuel, qui négociait du pétrole russe avec des Néerlandais, même après le lancement des navires militaires de la classe Dreadnought en 1906. Samuel fit par ailleurs une démonstration ratée et perdit définitivement la confiance du gouvernement britannique lorsque sa compagnie devint la Royale Dutch Shell du fait du renversement de la majorité au capital en faveur des Néerlandais. Si la France lança quelques torpilleurs mixtes, le pays préféra avancer avec prudence, jugeant la dépendance aux trusts qui en découlerait trop dangereuse.

Le Royaume-Uni, de son côté, avait déjà misé sur la Perse pour son approvisionnement en or noir. En mai 1901, un riche investisseur anglais, William Knox d’Arcy, avait acquis auprès du grand vizir de Téhéran et du shah Mozaffar al-Din des droits de prospection sur un territoire équivalent à deux fois le Texas, en Perse, pour 60 ans. C’était là une grande victoire britannique dans le « Grand jeu » l’opposant à la Russie tsariste en Asie centrale. D’Arcy venait de s’emparer de la plus grande réserve mondiale future, pourtant à seulement quelques milliers de kilomètres de Bakou, donc du territoire russe. La Perse avait préalablement proposé la concession à Calouste Gulbenkian, brillant négociant arménien, ainsi qu’à son ami Deterding, qui l’avaient jugé trop risqué pour son prix, 20 000 livres. Gulbenkian deviendra l’un des plus influents négociateurs de l’histoire du capitalisme, une légende dans le monde du pétrole, mais il commit là sans doute sa seule grande erreur. Il comprendra alors qu’il ne faut jamais abandonner une concession pétrolière. Du reste, trouver le pétrole fut affaire d’acharnement. D’Arcy épuisa ses capitaux en recherches sur des terrains compliqués et ne trouva finalement du pétrole que le 26 août 1908, grâce au tenace géologue qu’il avait employé, George Bertrand Reynolds, alors que les commanditaires écossais étaient prêts à abandonner. Reynolds fit jaillir du pétrole à proximité d’un temple du feu remontant aux perses Achéménide : Sar-Masjed. Le site pétrolifère de Masjed Soleiman, terre stérile située dans la « Maidan i Naftan » (plaine du Naphte), se trouvait à 300 kilomètres du Golfe persique. En 1909, d’Arcy et la Brumah Oil fondèrent l’Anglo-Persian Oil Company. Le pétrole perse fut commercialisé à partir de 1916 par une société nommée British Petroleum (BP).

Jusqu’alors, les empires s’étendaient pour disposer de davantage de ressources fournies par le soleil : récoltes, bois, sujets et esclaves. De là le besoin de territoires étendus. Les mines de charbon permirent aux puissances industrielles occidentales l’expansion vers d’immenses terres coloniales fournissant également des terres arables et des travailleurs. Le pétrole, forme d’énergie solaire concentrée, absente des empires coloniaux, pouvait procurer une immense source d’énergie pour très peu de main-d’œuvre. Les puissances pouvaient alors se contenter de territoires stratégiques plus étroits. Il n’était plus nécessaire d’asservir des peuples entiers, mais seulement de convaincre quelques chefs généralement corrompus pour exploiter l’or noir sur leur territoire. Le contrôle impérial passa d’extensif et militaire à intensif et essentiellement capitalistique.

En 1911, suite à la crise d’Agadir, il apparut clairement à Londres et Paris que l’Allemagne n’allait pas s’arrêter. Alors, Winston Churchill, jeune député de 36 ans, accepta la charge de Premier lord de l’Amirauté et comprit la nécessité d’accélérer la mutation vers l’utilisation du pétrole dans la flotte britannique. Les États-Unis et l’Empire allemand ayant déjà largement effectué ce virage stratégique, le Royaume-Uni opta pour le fioul en sortant son nouveau super-cuirassé Queen Elizabeth. La flotte britannique reposait désormais non plus sur le charbon tiré de mines à proximité, mais sur le pétrole, provenant de champs situés à 10 000 km. Une reconversion tombant à point nommé car en 1913, le Royaume-Uni atteignit son pic historique d’extraction de charbon (287 millions de tonnes), jamais dépassé par la suite. Le pays ayant amorcé le plus tôt son industrialisation fut aussi celui à amorcer le plus tôt son déclin du charbon. Mais pour l’heure, les Britanniques s’inquiétèrent bien plus du pétrole, dont les prix furent maintenus élevés par le « Cercle du pétrole » (des industriels britanniques) provoquant des grèves. Les politiciens, voyant l’utilisation de l’automobile exploser aux États-Unis et les besoins de la marine britannique aller croissant, avaient de quoi s’inquiéter. Il fallait au Royaume-Uni sa production nationale de pétrole. Les ressources tirées de Perse n’étaient pas encore suffisantes du fait d’un manque de capitaux ; alors Churchill proposa le 17 juin 1914 au Parlement que l’Etat britannique acquiert 51% de l’Anglo-Persian Oil Company pour en maîtriser le flux et empêcher qu’elle ne tombe entre les mains de la Standard Oil ou de la Royal Dutch Shell. La loi fut adoptée à une écrasante majorité, quelques jours avant l’assassinat de l’archiduc François Ferdinand, déclenchant la Première Guerre mondiale.

Sir Winston Churchill (1874-1965), secrétaire d’Etat à l’Intérieur (1910-1911), chancelier de l’Echiquier (1924-1929) puis Premier ministre du Royaume-Uni (1940-1945 & 1951-1955) britannique.

Les Allemands ne furent pas en reste. En 1901, une équipe d’exploration allemande rapporta que Mossoul (ancienne Ninive), au nord de Bagdad, reposait sur un « lac de pétrole presque inépuisable ». La même année, d’Arcy reçut sa concession en Perse. En 1903, les Allemands entreprirent la Bagdadbahn, une ligne de chemin de fer reliant Bagdad à Berlin en passant par Constantinople, au travers de l’Empire ottoman, allié de l’Empire allemand. L’objectif final était d’atteindre le golfe Persique ; objectif ruiné par l’installation des Britanniques sur le chemin. La Deutsche Bank se consola en estimant les débouchés turcs intéressants et en envisageant le transport du pétrole de Mésopotamie sans passer par le canal de Suez, contrôlé par les Britanniques. Les travaux n’avancèrent pas car tous les Occidentaux voulaient l’accès exclusif. Les Américains entrèrent dans le jeu en 1908 et obtinrent de l’Empire ottoman un droit exclusif d’exploitation du pétrole. La révolution des « Jeunes Turcs » contrecarra ces plans en déposant le sultan Abdülhamid en 1909. Seuls les Allemands gardèrent le droit de construire la Bagdadbahn. Le 23 octobre 1912 fut fondée la Turkish Petroleum Company (TPC), dont un quart des capitaux était tenu par la Deutsche Bank, un autre quart par la Royale Dutch Shell, le reste majoritairement détenu par la National Bank of Turkey, contrôlée par un financier britannique. Cet accord fut négocié par Calouste Gulbenkian, le négociant arménien, dernier actionnaire de la TPC. Non seulement Gulbenkian avait intégré Henri Deterding (Royal Dutch Shell) dans le contrat, mais en plus il avait convaincu tout le monde de faire front contre les Américains. Mais Londres s’inquiéta et chercha à contrôler le pétrole de Mésopotamie. Alors, le 24 mars 1914, l’Anglo-Persian Oil Company acheta presque la moitié du capital de la TPC. La Royal Dutch Shell protesta mais ne garda qu’un quart, tout comme la Deutsche Bank. Gulbenkian, lui, conseiller financier officiel du gouvernement ottoman, se fit un intermédiaire indispensable et garda 5%. Toute sa vie, il fut connu comme « Monsieur Cinq Pourcent ». Le 28 juin 1914, le grand vizir Saïd Halim Pacha attribua toutes les concessions pétrolières de Mésopotamie à la TPC. Le même jour, l’archiduc d’Autriche-Hongrie fut assassiné. Aucun forage n’avait débuté et il ne manquait qu’une centaine de kilomètres à la Bagdadbahn. Le Royaume-Uni plaça les parts de la Deutsche Bank sous séquestre.

Sources (texte) :

Auzanneau, Matthieu (2021). Or noir, la grande histoire du pétrole. Paris : La Découverte, 890p.

LeVine, Steve (2007). The Oil and the Glory, the pursuit of empire and fortune on the Caspian Sea. New York : Random House, Inc., 472p.

Sources (images) :

https://fr.wikipedia.org/wiki/John_Pierpont_Morgan (J. P. Morgan)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Ida_Minerva_Tarbell (Ida M. Tarbell)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Theodore_Roosevelt (Roosevelt)

https://fr.wikipedia.org/wiki/William_Rockefeller (William Rockefeller)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Winston_Churchill (Churchill)

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