La guerre du Péloponnèse (partie I) : contexte, forces en présence et casus belli (479-431 av. J-C)

La guerre du Péloponnèse (partie I) : contexte, forces en présence et casus belli (479-431 av. J-C)

La Grèce antique, un territoire à peine plus grand que le Portugal, fut souvent secouée par les conflits. Mais une guerre, dite du Péloponnèse (431-404 av. J-C [1]), fut un conflit charnière dont on parle encore aujourd’hui. Pourquoi cette guerre, qui fit moins de morts en 27 ans qu’au Rwanda ou au Cambodge en quelques jours (XXe siècle), fait tant parler d’elle ? La guerre du Péloponnèse fut très inhabituelle d’abord par sa longueur, 27 ans, alors que les Grecs avait mis deux ans à chasser les Perses pendant la Seconde guerre médique (480-479) et qu’Alexandre fit tomber l’Empire perse achéménide en trois ans ; ensuite par son aspect de guerre civile (les victimes furent presque exclusivement grecques) ; enfin par la manière de combattre, la guerre ne comprenant que peu de batailles d’hoplites mais beaucoup de sièges et de combats maritimes, ainsi que les combattants eux-mêmes car nombre de troupes non-conventionnelles (peltastes, archers, cavaliers, frondeurs, infanterie légère …) jouèrent pour la première fois un grand rôle. La guerre du Péloponnèse (431-404), appelée ainsi parce que la plupart des auteurs qui en parlèrent furent Athéniens (ce fut « la guerre contre Athènes » pour les Péloponnésiens), marqua la fin de l’âge d’or de la Grèce antique (479-404) et de l’Athènes impériale. Cette guerre toucha plusieurs générations. Certains virent le jour alors que la guerre avait déjà commencé et moururent avant qu’elle ne finisse. La peste, les intrigues politiques, les accès d’hystérie collective et les combats décimèrent les plus grandes familles athéniennes, comme celle des Alcméonides, dont Périclès qui mourut de la peste en 429.


[1] Dans cet article et ce dossier, toutes les dates sont sous-entendues avant Jésus-Christ, sauf indication contraire.

Par son caractère de guerre civile, ce conflit ne fut pas considéré comme noble par les Grecs qui l’affublèrent du mot stásis (conflit interne) et non du mot pólemos (guerre). Pour un coût égal à l’organisation et l’approvisionnement des deux flottes (40 000 hommes) ou encore de l’expédition en Sicile (413), Athènes aurait pu bâtir quatre Parthénons. La bataille navale des îles Arginuses (406) fit plus de morts grecs que les batailles de Marathon, Salamine, Platées et des Thermopyles réunies. L’expédition de Sicile fit plus de morts chez les Grecs que toutes les batailles d’hoplites du Ve siècle réunies. Notre principale source sur le sujet est l’historien Thucydide, qui vécut pendant la guerre et en fut un des généraux athéniens.

Vision globale des deux alliances qui se font face en Grèce en 435 av. J-C, avant la guerre du Péloponnèse.

Il est important de saisir le contexte et les enjeux de cette guerre. Après la Seconde guerre médique (480-479), Athènes développa sa flotte sous l’impulsion de Thémistocle, fonda la Ligue de Délos et s’attela à créer un empire maritime. Cité-Etat démocrate, Athènes essaya de renverser les oligarchies pour les remplacer par des démocraties… Soumises à Athènes. De ce fait, les voisins de la cité-État se méfiaient d’elle, la jalousaient et estimaient que la chute d’Athènes marquerait le retour de la liberté pour les Grecs. Aucun Etat de l’Antiquité ne fit plus la guerre que l’Athènes impériale du Ve siècle. L’âge d’or athénien fut marqué par un homme, Périclès, qui dirigea la cité pendant plus de trente ans, contredisant le principe de la démocratie sans en saper les fondements et en donnant à Athènes une longue période de politique cohérente et une continuité. Atteignant son zénith, Athènes comptait 250 000 habitants (avec une croissance de 2% par an avant la guerre du Péloponnèse), recevait des tributs de nombreux Etats de la mer Égée, était une puissance commerciale disposant, au début de la guerre (431), d’une réserve colossale de 6 000 talents d’argent et 500 talents en métaux précieux, soit l’équivalent de 3 milliards d’euros des années 2000. Athènes possédait également la plus puissante des flottes grecques, seulement concurrencée par celles de Corinthe et Corcyre, tout en maintenant une des armées grecques les plus solides, seulement surpassée par les Spartiates et les Boétiens (Thèbes en particulier).

Les Athéniens, dont la ville était déjà protégée par de puissants murs, avaient de surcroît bâtit, sous l’impulsion de Thémistocle, les Longs Murs (construits de 461 à 456), reliant la ville au Piré (port d’Athènes). Déjà l’une des rares villes protégées par un mur d’enceinte (Sparte n’en possédait pas), Athènes, pouvant ainsi être ravitaillée par la mer, ne risquaient pas de succomber à un siège ! Les Athéniens avaient plus ou moins triomphé de tous leurs rivaux en imposant la démocratie en Boétie pendant dix ans et en sortant de ce qu’on pourrait appeler la Première guerre du Péloponnèse (461-446) sur un statu quo et un accord de paix pour trente ans. Athènes avait ainsi déjà affronté Thèbes, Corinthe et Sparte sans déchoir de son piédestal. C’est, à vrai dire, étonnant que la guerre n’ai pas de nouveau éclaté avant 431 !

La puissance de Sparte au Ve siècle av. J-C.

À 250 km au Sud d’Athènes, Sparte alignait 10 000 fantassins dont la moitié étaient des citoyens de plein droit. Sparte devait, elle, soumettre continuellement les hilotes (peuple méssénien maintenu en esclavage), soit une population de 240 000 individus, dépassant largement celle de Sparte. Cette caractéristique était une cause et une conséquence de la professionnalisation de l’armée de Lacédémone [2]. Sparte disposait d’une armée professionnelle grâce aux hilotes, ces derniers s’occupant de produire de la nourriture. Cette armée était, elle, souvent utilisée pour maintenir les hilotes en esclavage. Les Spartiates n’avaient pas de flotte, une économie et une réserve en capital inexistantes. Mais ils avaient des soldats professionnels, les meilleurs fantassins grecs, que seuls les Boétiens, leurs alliés, pouvaient égaler. Les Boétiens, par ailleurs, avaient la meilleure cavalerie grecque. Sur terre, l’alliance dite du Péloponnèse avait la haute main. Sans compter qu’Athènes allait devoir lutter sur deux fronts. Mais Sparte n’avait ni les moyens ni l’envie d’une guerre longue et majoritairement non-conventionnelle (emploie de troupes légères, sièges, pillages, batailles navales …) : tout ce qu’allait être la guerre du Péloponnèse. Les Péloponnésiens possédaient une centaine de navire (grâce à Corinthe, qui avait cherché à égaler sa rivale Corcyre), soit moins de la moitié de la flotte active d’Athènes. Le port le plus proche, pour Sparte, se situait à 50 km de la ville ! L’Empire perse, toujours favorable à un affaiblissement des Grecs, pouvait aider financièrement mais il fallait que Sparte prouve par des victoires qu’elle avait ses chances de l’emporter.


[2] Lacédémone et Sparte désignent la même ville, tout comme on parle indifféremment de Spartiates ou de Lacédémoniens.

En 433, Athènes avait adressé un ultimatum à Potidée, ancienne colonie corinthienne désormais partie intégrante de la ligue de Délos qui s’était dotée de murs d’enceinte et s’était rapproché de Corinthe. En 432, Potidée, tributaire d’Athènes et soutenue par un contingent d’hoplites corinthiens, se souleva contre les Athéniens. Potidée, située au nord-ouest de la Grèce, pensait Athènes trop occupée par les tensions avec la Boétie et le Péloponnèse pour se soucier de ce soulèvement. Pourtant, les Athéniens intervinrent immédiatement et mirent le siège sur la cité. Tout ceci illustrait l’avantage maritime qu’allait tenir Athènes pendant près de vingt ans. A elle seule, Athènes avait une flotte équivalente à celle de toutes les cités de l’alliance du Péloponnèse rassemblées. Sans parler de sa richesse commerciale infiniment supérieure. Les Spartiates avaient bien demandé à ce que l’alliance péloponnésienne produise 500 navires … Mais avec quel argent ? Quel équipage ? C’était chimérique. Pour autant, l’affrontement était possible parce que les jeunes générations ne connaissaient pas les horreurs de la guerre et qu’ils voulaient être, Athéniens comme Spartiates, aussi valeureux que leurs aïeux. Ceux-là mêmes qui avaient combattu côte à côte contre les Perses.

Dès août 432, les Spartiates et leurs alliés (Boétie, Arcadie, Corinthe …) avaient décidé que la guerre avec les Athéniens et leurs alliés (Platées, Corcyre …) était l’issue à privilégier. Pourtant, Sparte attendit de longs mois avant d’attaquer. Sparte attendait des concessions athéniennes (éloigner Périclès de la vie politique, respecter l’autonomie des cités alliées abroger le décret contre Mégare …), qui ne vinrent jamais. Le temps que Sparte ne se décide à engager les hostilités, les Boétiens (Thèbes) assiégèrent Platées, alliée d’Athènes, en mars 431. Quant à se demander pourquoi ils le firent, rappelons qu’Athènes leur avait imposé une décennie de démocratie, réduisant Thèbes au statut d’Etat-client (457-447) ; alors les Thébains, souhaitant s’attaquer aux intérêts athéniens, s’en prirent en 432 à Platées, alliée d’Athènes la plus proche de Thèbes. En fait, Thèbes tenta de soumettre Platées en introduisant une petite troupe de 300 hommes dans la cité, de nuit.

Les Thébains avaient pactisé avec les oligarques platéens – minoritaires dans la cité – pour rentrer. Mais les Platéens, auxquels Thèbes laissa un temps de réflexion, massacrèrent les Thébains. Ceux-ci, piqués à vif, revinrent avec une armée plus importante. Les Platéens menacèrent d’exécuter les quelques Thébains qu’ils avaient gardé en otage. Thèbes se refusa alors à assiéger la ville. Les otages furent tout de même exécutés par les Platéens un peu plus tard : un acte aussi grave que peu judicieux. Athènes, apprenant la situation, arrêta immédiatement tous les Thébains qui se trouvaient en Attique pour disposer d’une monnaie d’échange dans la guerre qui s’annonçait. Les familles des Platéens trouvèrent refuge à Athènes et quelques soldats athéniens rejoignirent la garnison de 480 Platéens qui se préparait à la réaction tant thébaine que lacédémonienne. Les Spartiates, en effet, avaient alors le choix entre s’excuser pour l’action de leurs alliés ou franchement engager les hostilités. Les Lacédémoniens voyaient ce moment comme celui de bascule : plus jamais ils ne pourraient se confronter aux Athéniens s’ils laissaient la cité rivale engranger davantage de richesses et gagner en puissance. Il fallait engager les hostilités immédiatement et Platées n’était pas la priorité.

La guerre fut donc provoquée par Sparte par fierté certes, mais aussi par crainte d’être dépassée par la puissance de plus en plus prépondérante de sa rivale ; la crainte de ne pouvoir maintenir le statu quo en temps de paix. Et puis la démocratie montrait une telle force et stabilité qu’elle pourrait donner des idées aux Grecs qui connaissaient un autre régime. L’oligarchie lacédémonienne se sentaient décliner. La puissance spartiate, seulement basée sur ses soldats, était mise à mal par Athènes et ses navires, son commerce, sa croissance démographique, son argent. Les griefs de Corinthe et de Mégare mirent également de l’huile sur le feu. Corinthe en voulait à Athènes d’avoir aidé Corcyre en 433, son ancienne colonie, lorsqu’elle s’était soulevée (enfreignant le traité de paix de Trente Ans de 445 qui prévoyait un arbitrage en cas de conflit). Corinthe craignait désormais que sa flotte ne puisse faire face aux flottes combinées d’Athènes et Corcyre. Mégare, pour sa part, était sur la route principale et stratégique entre Athènes et Corinthe et plus largement entre Athènes et le Péloponnèse. Athènes lui imposait un embargo commercial depuis 433 sur le marché d’Athènes et des cités de la ligue de Délos, afin d’étioler ses affinités avec Sparte. Égine, ancienne concurrente maritime d’Athènes, rejoignit le camp de Sparte et attendait des Lacédémoniens qu’ils défendent sa souveraineté sous prétexte qu’Athènes s’immisçait dans ses affaires. Athènes reprochait l’attaque thébaine sur Platées et que ses ennemis aient poussé Potidée, sous protectorat athénien, au soulèvement. L’enchevêtrement géopolitique rendit la guerre inévitable.

Le roi spartiate Archidamos essaya de dissuader les siens de se lancer dans une guerre qu’il estimait perdue d’avance et qui risquait de favoriser un soulèvement des hilotes (peuple du Péloponnèse asservi par Sparte). Rien n’y fit. Alors, Archidamos décida d’envahir, avec ses alliés, l’Attique. Il n’était pas question d’assiéger Athènes. Après tout, les Spartiates avaient demandé l’aide d’Athènes pour assiéger les hilotes en révolte 30 ans avant le début de la guerre : c’est dire le manque d’expérience des Lacédémoniens en poliorcétique (art d’assiéger). Cette discipline était la spécialité des Athéniens. Alors, le but de l’invasion de l’Attique était de dévaster les récoltes pour obliger les Athéniens à sortir se battre. Une stratégie qui se basait sur la symbolique des cultures. Les Spartiates pensaient que les Athéniens, habitués à la richesse, ne tiendraient pas sur la longueur et que la versatilité de l’Assemblée athénienne donnerait lieu à des changements de stratégie contrairement à la stabilité de l’oligarchie spartiate. Les Lacédémoniens comptaient affamer les Athéniens s’ils refusaient le combat. Ainsi, si les Athéniens sortaient et étaient battus, les Spartiates estimaient qu’une vague de soulèvements disloquerait l’empire d’Athènes. À l’inverse, s’ils refusaient le combat, l’empire se disloquerait car plus personne ne craindrait Athènes. C’était oublier qu’Athènes possédait une flotte pouvant châtier des rebellions que Sparte n’avait aucun moyen de soutenir.

Un siège long aurait été coûteux et peu efficace. Et pour cause, les Longs Murs reliant Athènes à son port, la cité pouvait importer 2/3 de ses besoins en nourriture pendant le siège (depuis l’Egypte, la Perse, l’Ukraine actuelle, la mer Égée …). Ce port permettait d’éviter les évacuations de la ville qui avaient été nécessaires face aux Perses. Par ailleurs, les Spartiates n’avaient pas les moyens de vivre sur le pays plus de quelques semaines, expliquant pourquoi les cinq invasions de l’Attique qu’allaient tenter les Spartiates pendant la guerre du Péloponnèse n’allaient pas durer. D’autres impératifs expliquaient cette réalité. Certes, les Spartiates avaient plus facilement accès à l’Attique car la route y menant n’était plus contrôlée par Athènes comme ce fut le cas en 460-446. Mais les Spartiates laissaient derrière eux la Laconie, dont la Méssenie et ses 240 000 hilotes (asservis) et 20-30 000 périèques (perioikoi « ceux qui vivent autour »), des hommes libres mais de statut social inférieur. Une longue absence augmentait le risque d’un grave soulèvement. Souvent loin de chez eux, les Spartiates voyaient leur démographie chuter. Ils avaient engagé 8 000 soldats contre les Perses, ils n’en alignaient plus que 4 000 en 431. Les Athéniens disposaient eux de 30 000 hommes (en additionnant les troupes d’active et de réserve). Et puis, le temps opérant, l’armée lacédémonienne s’était spécialisée dans les opérations de répression de révoltes. Une différence fondamentale démarquait enfin les deux alliances : Athènes était un véritable hégémôn, ses alliés étant ses tributaires, contrairement à Sparte qui était à la tête d’une coalition de cité-États volontaires.

Poussé par son peuple, le roi Archidamos s’en alla envahir l’Attique en mai 431 avec 60 000 Péloponnésiens, soit la plus grande armée jamais conduite par un roi de Sparte.

Sources (texte) :

Hanson, Victor Davis (2005). La guerre du Péloponnèse. Paris : Flammarion, 593p.

Orrieux, Claude et Schmitt Pantel, Pauline (2020 pour la 4e édition). Histoire grecque (4e édition mise à jour). Paris : PUF, 511p.

Sources (images) :

https://atheniandemocracy.weebly.com/the-peloponnesian-war.html (carte de la situation géopolitique avant la guerre du Péloponnèse)

https://www.lhistoire.fr/content/carte/le-territoire-de-sparte-ve-si%C3%A8cle-av-j-c (carte de Sparte)

Les commentaires sont clos.