Le règne de Louis XIV (partie XXXIX) : bilan stratégique d’une ultime guerre (1714)

Le règne de Louis XIV (partie XXXIX) : bilan stratégique d’une ultime guerre (1714)

Rappel : Par-delà les mers, les affrontements étaient nombreux. La guerre de course française s’avéra efficace, multipliant les prises et ravageant colonies britanniques comme hollandaises. En Amérique du Nord, 30 000 colons français mirent en échec 300 000 colons britanniques dans cette « guerre de la reine Anne » ; les Britanniques finirent par prendre Port Royal au prix fort, suite à quoi les Français bâtirent Louisbourg pour en annuler les bénéfices. En Europe, une vague de décès dans la famille royale française, en 1711-1712, rapprocha dangereusement Philippe V du trône de France ; si bien qu’il dû y renoncer en 1712 pour rester un candidat moins effrayant au trône d’Espagne que Charles VI du Saint Empire. Les gestes et accords menèrent à la publication des « ordres restrictifs » de la reine Anne en mai 1712 : un retrait militaire britannique, dans les faits. En juillet, les soldats britanniques furent désengagés (suspension d’armes avec la France). L’armée britannique étant majoritairement composée de mercenaires, ceux-ci furent payés par les autres puissances. L’Alliance ne perdait donc pas tant des soldats qu’un grand financier. Les Provinces-Unies campaient seules ce rôle désormais, ce qui n’était pas tenable. Eugène de Savoie attaqua tout de même Landrecies pour faire tomber le pré carré français de Vauban en 1712. Villars, avec une armée en sous-nombre, sous-équipée, sous-nourrie, dernier rempart avant Paris, contre-attaqua par surprise et avec succès à Denain, en juillet 1712, puis prit plusieurs villes et rétablit définitivement le pré carré. Un armistice entre la France, la Grande-Bretagne et l’Espagne fut signé le 21 août 1712. Le Portugal imita Londres en novembre. La paix d’Utrecht, finalement signée entre 1713 et 1714 selon les pays, offrit à la Grande-Bretagne les moyens de la domination maritime et commerciale à laquelle elle aspirait (Asiento, traité commercial avantageux, reconnaissance de la lignée protestante, terres coloniales…) ; récompensa bien moins les Hollandais, qui y gagnaient surtout la Barrière ; tandis que la Savoie y obtint un titre royal, la Sicile et la succession potentielle en Espagne ; la Prusse vit son titre royal reconnu et obtint des territoires à l’ouest ; le Portugal se lia à Londres, gagna des territoires aux Amériques et fut reconnu par l’Espagne comme son égal ;  la France perdit du territoire aux Amériques, ainsi que quelques forteresses en Europe mais consolida sa frontière (dont quelques réunions) et installa un Bourbon sur le trône d’Espagne, son ancien adversaire séculaire ; l’Espagne perdit quelques territoires d’Italie et les Pays-Bas espagnols (devenus autrichiens), qui étaient des terres coûteuses pour la couronne ; l’Autriche y gagna les Pays-Bas et des terres en Italie.

La guerre de Succession d’Espagne vit les effectifs des armées bondir de manière inédite. À Malplaquet, 160 000 hommes s’affrontèrent ; seule la bataille de Rocroi en 1746 la dépassa le siècle suivant, avec 200 000 hommes, avant qu’Austerlitz (300 000) en 1805 et Leipzig (500 000) en 1813 ne les détrône toutes deux. La mobilisation française fut trois fois supérieure à celle de la guerre de Trente Ans, qui formait pourtant déjà un pic à l’époque. En France, 1,5% de la population fut mobilisée pour combattre (300 000 soldats sur tout le conflit, pour 20 millions d’âmes). Ceci représentait un homme mobilisé sur quinze à vingt, sans compter que les effectifs devaient se renouveler, à raison d’environ 10% du total par an. Les Français vécurent la guerre au quotidien. En tout, on estime que la guerre de Succession d’Espagne fit 500 000 morts au combat, tous camps confondus. Si on ajoute les pertes indirectes (morts après blessure ou maladie), le nombre grimpe à 700 000, voire 1,25 million de morts.

On peut s’interroger sur la dynamique des opérations durant cette guerre. Pourquoi telle campagne fit florès et telle autre échoua ? Pourquoi les coups d’éclat restèrent des exceptions ? Les Alliés se chamaillèrent régulièrement entre opération prudente et ambitieuse. Si la Grande-Bretagne fut la championne de la seconde catégorie, c’est bien parce que c’était la seule puissance qui n’était pas exposée à un risque d’invasion en cas de revers. Si Marlborough et Eugène prirent des énormes risques, respectivement en Allemagne (1704) et en Italie (1706), c’est parce qu’ils avaient des objectifs les contraignant à l’urgence et l’audace : protéger Vienne (1704) et empêcher la chute de Turin (1706) pour garder la Savoie de leur côté. Sans ces objectifs, ils œuvrèrent, comme les autres généraux, avec prudence et en prenant gare à leur ligne de ravitaillement. Surtout, au début de la guerre, les Alliés avaient besoin d’actions audacieuses pour convaincre de nouveaux Etats de se joindre à la coalition et ainsi consolider l’alliance ; alors que plus tard dans le conflit, il fallait se montrer prudent pendant qu’on négociait la paix. Après 1711, le revirement britannique poussa Eugène à prendre de nouveaux risques ; il fut cette fois sanctionné par Villars à Denain.

Les généraux, à cette époque, devaient composer avec ce que l’on a appelé le « blocage tactique » de la « guerre de position » : une « guerre limitée » avec une ampleur réduite des opérations durant laquelle il fallait avant tout penser au ravitaillement et aux lignes logistiques en s’appuyant sur la capture de place fortes. Ces campagnes, peu spectaculaires, poussaient les belligérants à assiéger plutôt qu’à provoquer des batailles. Plus rares, ces dernières se divisaient souvent entre « affaires de postes », quand il s’agissait de prendre des retranchements, auquel cas l’infanterie était reine sur le champ de bataille ; et « affaires de plaine », quand la cavalerie pouvait donner toute sa mesure. Qu’on en juge : sur la totalité de la guerre de Succession d’Espagne, on dénombre 24 batailles et 108 sièges.

Concernant la stratégie d’ensemble, les Alliés avaient cherché à multiplier les fronts, dès le départ. Mais Hollandais et Impériaux cherchaient également des gains territoriaux. La France, elle, jouait sur la défensive ; elle savait les centres de décision (Londres, La Haye, Vienne) hors d’atteinte et cherchait donc à faire sortir de la guerre les plus faibles de l’alliance. Cette stratégie poussait la France à miser sur des dissensions entre les Alliés tandis que ces derniers misaient sur la ruine financière de la France. Si Versailles tint bon, elle sortit effectivement de la guerre avec une dette que les décennies suivantes ne purent totalement assainir. Du reste, les Provinces-Unies furent également au bord de la faillite à la fin de la guerre – malgré leur système bancaire -, expliquant la déliquescence de la puissance économique hollandaise au début du XVIIIe siècle. Encore la première puissance commerciale et économique du monde en 1714, les Provinces-Unies allaient décliner à partir de 1720-1725.

Europe en 1714.

La guerre de Succession d’Espagne consacra l’existence du royaume de Prusse et procura une couronne au duc de Savoie. C’est autour de ces deux nouveaux royaumes qui se formeraient, un siècle et demi plus tard, l’Allemagne et l’Italie. Les Provinces-Unies avaient définitivement perdu leur lutte commerciale avec la Grande-Bretagne. Celle-ci, ayant pour la première fois tenu un rôle prépondérant dans un conflit européen, s’offrit la mainmise sur les mers et les empires maritimes espagnol et portugais. Louis XIV échoua, pour sa part, à garder l’intégrité espagnole ; mais il en conserva l’essentiel et y implanta les Bourbon. Les « pactes de famille » lieront la France et l’Espagne sur tout le XVIIIe siècle ; excepté lors de la mineure guerre de la Quadruple Alliance (1718-1720), durant laquelle Philippe V d’Espagne tenta de recouvrir ses territoires italiens pour donner de la légitimité à ses enfants de second lit. Pour autant, Philippe V se montra quelque peu amer envers son grand-père qui avait tout décidé sans le consulter et l’influence française à Madrid déclina rapidement dès 1714. Les Français qui avaient redressé l’administration du pays, notamment Orry, furent écartés immédiatement.

La France dicta ses volontés à l’Europe jusqu’à la guerre de Succession d’Espagne. Après quoi, sa puissance rabaissée lui retira son hégémonie politique. Les puissances moyennes (Prusse, Savoie, Portugal) et la Grande-Bretagne tirèrent les bénéfices les plus nets de cette guerre (grâce aux discussions séparées pour la Grande-Bretagne), tandis que les ambitions des Habsbourg et des Bourbon finirent frustrées. Pourtant, le siècle d’affrontements entre la France et la Grande-Bretagne, qui allait agiter l’Europe jusqu’en 1815, remet en cause la décision de la Grande-Bretagne : le retour de l’empire de Charles Quint était-il réellement plus dangereux pour les Britanniques qu’un royaume de France laissé presque intact, sinon renforcée par une proximité avec le trône madrilène ? Au demeurant, la Grande-Bretagne, déjà nation la plus riche d’Europe par habitant, mais disposant encore d’une faible démographie (6 millions d’habitants), s’acheminait doucement vers le faîte de sa puissance. La marine britannique n’avait certes pas encore pris le dessus et la démographie manquait encore outre-Manche, la Grande-Bretagne étant plus de trois fois moins peuplée que la France. Mais le pays était déjà la deuxième puissance commerciale et maritime du monde derrière les Provinces-Unies. L’Acadie, Terre-neuve, Gibraltar et Port-Mahon lui donnaient des positions stratégiques.

Avec la mort de la reine Anne en 1714, marquant la fin de la dynastie des Stuart, George Ier de Hanovre monta sur le trône, comme convenu. Or, celui-ci était favorable aux whigs. Ces derniers se vengèrent des tories : Harley fut emprisonné pendant deux ans et Bolingbroke dut s’exiler en France. La guerre ne se ralluma pas pour autant. L’équilibre prévalut en Europe à la fin du conflit, malgré la courte guerre de la Quadruple Alliance et la guerre de Succession de Pologne (1733-1738), à intensité modérée. La France avait préservé son pré-carré et n’avait donc plus d’ambition territoriale au nord tandis que les Provinces-Unies étaient rassurées par leur Barrière. De toute façon, les Pays-Bas autrichiens faisaient tampon. Pour autant l’influence française en Europe centrale n’était plus : seul Max-Emmanuel, l’électeur de Bavière, demeurait un allié. De fait, les autres soutiens traditionnels de la France dans cet espace (la Suède, la Pologne et l’Empire ottoman), étaient en décadence. Pour autant, la France gardait l’essentiel, dont un empire colonial plus grand que son pendant britannique (Canada, Louisiane, île Bourbon, une partie de Saint-Domingue, Guyane, Madagascar, Sénégal, comptoirs d’Inde).

La paix relative demeura jusqu’à la mort de Charles VI d’Autriche, qui remit en cause la transmission de la couronne impériale à la Maison de Habsbourg du fait des ambitions démesurées de Frédéric II de Prusse. Le royaume de Prusse, proche du Hanovre, se rapprocha de la Grande-Bretagne dont la tête couronnée était George Ier de Hanovre. Louis XIV le perçut immédiatement et songea à s’allier, avec l’Espagne, à l’Autriche, formant une alliance catholique destinée à endiguer les ambitions des inquiétantes puissances protestantes du nord. On ne peut que saluer une telle clairvoyance, anticipant de 40 ans la révolution diplomatique que constituera le renversement des alliances en 1756.

Le quart de siècle s’étirant de 1688 à 1713 et englobant la guerre de la Ligue d’Augsbourg et la guerre de Succession d’Espagne fut qualifié de « Grand Tournant ». Sur ces années, l’art de la guerre se transforma, les effectifs militaires prirent de l’ampleur, la capacité de résistance collective l’emporta sur la valeur individuelle, les territoires extra-européens acquirent une importance stratégique qui justifia un effort naval soutenu ; et sur le continent, où bien des États estimaient jusque-là nécessaire de contenir la puissance française, Versailles comprit qu’il n’était plus possible d’affronter toute l’Europe. La France devint une puissance parmi les autres.

À sa mort, en septembre 1715, Louis XIV laissait la France plus grande qu’il ne l’avait trouvée, mais également au bord de la banqueroute avec une dette de 2,5 milliards de livres. La France amorçait, avec la fin de la guerre de Succession d’Espagne, son déclin relatif, le XVIIIe siècle étant celui d’un équilibre entre la France, la Grande-Bretagne, la Prusse, l’Autriche et la Russie. En Europe, la famille des Habsbourg avait dominé le XVIe siècle. Celle des Bourbon domina le XVIIe. Cette tendance laissa place, après la mort de Louis XIV, à une Europe où régna un équilibre. Les nations de cet équilibre, avec la Russie qui triompha de la Suède lors de la Grande guerre du Nord (1700-1721), étaient celles qui allaient s’affronter durant la Première Guerre mondiale.

Finalement, comme la majorité des guerres entre la guerre de Trente Ans et la Révolution française, les guerres de Louis XIV furent des guerres limitées et continues. Laissant les motifs religieux, les guerres naissaient désormais pour des raisons de politique dynastique. De ce fait, on ne cherchait plus à anéantir l’ennemi mais seulement des gains territoriaux ou économiques limités, en prenant garde à l’équilibre européen. Ces guerres furent conduites de manière plus humaine et rationnelle, notamment grâce à l’amélioration de l’administration qui diminuait la nécessité du pillage. Cette vision est à relativiser à l’aune de la férocité des combats de la guerre de Sept Ans (1756-1763). La Russie et l’Autriche, aidés par la France, y tentèrent de détruire la Prusse et non simplement de la vaincre. Sans compter que les affrontements austro-prussiens étaient encore largement teintés des questions religieuses. Louis XIV lui-même s’était continuellement inquiété d’un soulèvement protestant en France et avait favorisé un soulèvement catholique en Angleterre et en Irlande. Les motivations religieuses n’avaient pas disparu du jour au lendemain.

PériodeNombre d’annéesAnnées de guerreAnnées de guerre entre EtatsAnnées de guerre interne
1495-15596550 (76,9%)48 (73,8%)3 (4,6%)
1560-16105133 (64,7%)17 (33,3%)28 (54,9%)
1611-16605041 (82%)30 (60%)21 (42%)
1661-17155536 (65,5%)36 (65,5%)6 (10,9%)
1716-17887331 (42,5%)31 (42,5%)0 (0%)
1789-18152723 (85,2%)23 (85,2%)4 (14,8%)
La France en guerre, 1495-1815 (si la guerre ne concerne qu’une partie d’une année, l’année est tout de même considérée comme une année de guerre).

La France fut en guerre 66,67% des années entre 1495 et 1815. Le règne de Louis XIV se situe donc plutôt dans la moyenne. Mais ses guerres mobilisèrent un nombre inédit de soldats français. Bien que mobilisant des troupes plus disciplinées avec des désordres internes limités, les guerres de Louis XIV concernaient la survie de l’Etat. Comparativement, la période 1716-1788 fut, pour la France, nettement plus paisible avec des guerres plus limitées. La guerre à développements, ou guerre continue, contraste avec la guerre-évènement de l’ère napoléonienne où viser le centre de gravité de l’adversaire, défaire son armée en une confrontation décisive, fait du sort des armes la décisionnaire des traités.

Apports territoriaux en France métropolitaine sous Louis XIV.

Si cette paix était pour la France inespérée et conservait le trône d’Espagne à une branche – fut-elle séparée – des Bourbon, elle fut critiquée sans retenue ; certains allant jusqu’à dire que Louis XIV laissait à sa mort la France plus petite qu’il ne l’avait trouvée. C’est oublier tout ce que cette paix entérina de fait. À la fin de son règne, Louis XIV pouvait se targuer d’avoir rapporté à la France les trois évêchés de Lorraine – Metz, Toul et Verdun – (1648), Thionville et le « Luxembourg français » (1648, 1659), le Roussillon et la Cerdagne (1659), l’Artois (1659), Dunkerque (1662), la Flandre wallonne, dont Lille (1668), la principauté d’Orange (1673, 1713), la Franche-Comté (1674, 1678), Aire et Saint-Omer (1678), le Hainaut français avec Maubeuge et Valenciennes (1678), Sarrelouis (1680, 1697), Landau (1680, 1714), l’Alsace (1648, 1681, 1697) et la vallée de l’Ubaye/Barcelonnette (1713) ; mais aussi l’île Bourbon (1649), Saint-Domingue (1655, 1697), le Sénégal (1659, 1700), le comptoir de Pondichéry (1670, 1697), la Guyane (1676), Gorée (1677, 1678), la Louisiane (1682), Madagascar (1686), les comptoirs de Chandernagor, Mazulipatam et Calicut (1701) et l’île de France (1715). Toutes ces conquêtes furent réalisées au prix de 500 000 hommes. Un coût finalement bien moindre que les guerres révolutionnaires et d’Empire ou encore la Première Guerre mondiale, qui rapportèrent nettement moins de territoires.

Sources (texte) :

Petitfils, Jean-Christian (1995). Louis XIV. Paris : Tempus Perrin, 785p.

Oury, Clément (2020). La guerre de succession d’Espagne, la fin tragique du Grand Siècle. Paris : Tallandier, 528p.

Lynn, John A. (1999). Les guerres de Louis XIV. Londres : Tempus Perrin, 568p.

Bluche, François (1986). Louis XIV. Paris : Fayard, 1040p.

Sous la direction de Drévillon, Hervé et Wieviorka, Olivier (2021). Histoire militaire de la France. Des Mérovingiens au Second Empire. Paris : Tempus Perrin, 1182p.

Source (image) :

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Europe,_1714.png (Europe en 1714)

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