L’histoire du pétrole (partie XIX) : la révolution verte, dernier mirage avant le choc (1950-1973)

L’histoire du pétrole (partie XIX) : la révolution verte, dernier mirage avant le choc (1950-1973)

Rappel : L’Egypte et la Syrie préparaient un assaut contre Israël en 1966. Nasser massa des troupes aux frontières puis, en mai 1967, entama un embargo sur le pétrole. Menacé par plusieurs pays arabes, Israël décida de frapper en premier avec la guerre des Six Jours, en juin. Les pays arabes décrétèrent un embargo pétrolier. L’Arabie saoudite, embarrassée, se joignit timidement au mouvement. Seulement, les autres exportateurs de pétrole en profitèrent pour gagner des parts de marché, précipitant l’abandon de l’embargo dès la fin du mois de juin. Nixon protesta par ailleurs mollement contre Israël pour pouvoir continuer à acheter le pétrole arabe. Deux ans plus tard, la Libye, qui s’était ouverte aux pétroliers étrangers mais en multipliant les petites concessions et en exigeant que celles-ci soient exploitées, vit son destin bouleversé par un coup d’Etat. Kadhafi, 27 ans, détrôna le roi Idris. Le dictateur imposa de suite une hausse des rentes aux pétroliers. Montrant l’exemple et parvenant à faire plier les pétroliers indépendants puis le cartel des Sept Sœurs, la Libye entraina à sa suite l’Opep qui, en 1970, adoptait une résolution préconisant une hausse générale des prix. Et ce, alors que, chose inédite, la demande mondiale de pétrole rattrapait l’offre la même année. C’est ainsi la répartition naturelle des hydrocarbures et la fin de l’abondance par voracité des sociétés occidentales qui permit à l’Opep de prendre l’avantage, et non la détermination politique. Le capitalisme atteignit les premières limites physiques en 1970. Il faut dire que la consommation de pétrole avait plus que quadruplé de 1950 à 1970, passant de 11 à 48 Mb/j. Le béton et l’asphalte parèrent les espaces urbains et les étendirent en surface comme en hauteur. L’envol de la concentration de gaz carbonique dans l’atmosphère accompagna l’incandescence économique. L’Europe multiplia par dix sa consommation de brut en 20 ans (12 Mb/j en 1970), sans pour autant rattraper celle des États-Unis (14.7 Mb/j en 1970). Au sortir de la guerre, le charbon fournissait deux fois plus d’énergie que le pétrole dans le monde. En 1970, c’était l’inverse, alors que l’utilisation du charbon était encore en croissance. Cette explosion de la consommation était indissociable de la démocratisation de l’automobile et des grands travaux publics sur les infrastructures (surtout aux Etats-Unis). Aux Etats-Unis, on passa de 45 millions d’automobiles en 1950 à plus de 100 millions en 1970 (40% des voitures du monde). Dans le reste du monde, ces chiffres étaient passés de 20 à 150 millions. La voiture était devenue une marque de réussite et de distinction sociale.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, les hydrocarbures, permirent la mécanisation, le développement massif de l’irrigation et la production d’engrais mais aussi leur l’acheminement et la multiplication des volumes épandus. Tout ceci permit de tripler la production de blé, maïs et riz, ce qui amena la population humaine à doubler dans le même temps. La productivité des sols fut tant améliorée que l’agronome américain Lester Brown considère qu’elle permit les 4/5e des récoltes. Le volume des engrais passa de 30 millions à 90 millions de tonnes par an, rien que dans les années 1960. Grâce au procédé Haber-Bosch, le naphta et le gaz naturel permirent la production d’ammoniac de synthèse puis d’engrais azotés. En un sens, près de 40% des protéines ingérées par les humains étaient tributaires des hydrocarbures dans les années 2000. Nombre d’autres engrais venaient du potassium et du phosphore, excavés de carrières de potasse et de roches phosphatées un peu partout sur Terre. En 1951, le nombre de tracteurs (5 millions) dépassa celui des animaux de traits aux États-Unis. Après quoi, la puissance énergétique des agriculteurs américains pour labourer les champs quadrupla entre 1952 et 1955, passant de 50 millions à 200 millions de chevaux-vapeur et atteignant 300 millions en 1970. Devenue très excédentaire, la production alimentaire américaine procura à la diplomatie de Washington une arme géopolitique d’importance : « l’arme verte ».

Le plan Marshall permit à l’Europe de suivre le même chemin dans les années 1950, avant que la Politique Agricole Commune (PAC) ne prenne le relais en 1962. La révolution verte entraîna un exode rural massif tandis que la productivité s’envolait. En France, la population agricole passa de 38% en 1945 à 10% en 1970, au profit de l’industrie et surtout du secteur tertiaire. Les technocrates ne parlaient plus de « cultures » mais « d’exploitations » pour qualifier les champs. La surabondance provoqua une chute des prix tandis qu’il fallait, pour les paysans, s’endetter pour se moderniser. Devenus inutiles, des millions de chevaux furent menés aux abattoirs. La taille des exploitations s’agrandissant, l’open field remplaça peu à peu les bocages au mépris de la biodiversité et de ses bienfaits. La viande rouge devint de plus en plus abordable, la nourriture se conservait mieux, venait souvent de plus loin grâce aux moteurs des cargos et des camions capables de « produire » du froid. Les régimes alimentaires évoluèrent en conséquence.

La révolution verte toucha enfin l’Amérique latine et l’Asie du Sud-Est. Cette révolution, en un sens, fut initiée par le vaste programme de recherche et d’aide agricole financée par la fondation Rockefeller au début des années 1940. Le programme fonctionna si bien qu’il fut testé au Mexique puis étendu au monde dans les années 1950 et 1960. La fondation Ford, le gouvernement américain et la Banque mondiale apportèrent leur soutien. Pourtant, la noble idée de nourrir les peuples dans le monde, notamment pour assurer une stabilité politique et ôter à l’idéologie communiste tout terreau fertile, eut des effets secondaires chaotiques. Certes, ce programme fut une efficace alternative aux réformes agraires d’inspiration socialistes et doubla le rendement des cultures de blé dans le tiers-monde. L’impact de la politique de la révolution verte fut sans doute inédit. Elle mit fin à la plupart des famines endémiques en Inde mais provoqua également une explosion démographique globale, ainsi qu’un exode rural bien plus massif et Asie, Afrique et Amérique latine qu’en Europe, poussant des dizaines de millions de personnes à s’installer dans les bidonvilles qui parèrent les grandes villes.

La révolution verte dégrada la biodiversité, aggrava la pression sur les écosystèmes ainsi que le stress hydrique. Elle rendit également les paysans dépendants d’engrais devenus indispensables et de machines onéreuses, engendra une explosion de la population urbaine et poussa des pays à devenir tributaires d’importations de produits agricoles. L’envol de la démographie mondiale multiplia les consommateurs, poussant plus loin les besoins en pétrole. Pourtant, l’exode vers les villes permit également, grâce à la chimie pharmaceutique portée par les hydrocarbures, la démocratisation de l’accès aux médicaments partout dans le monde, réhaussant l’hygiène. Après tout, la chimie organique, bien qu’un faible débouché des raffineries, trouvait dans les hydrocarbures ses matériaux de base de nombreux médicaments (amines, solvants, etc.) ainsi que le progrès de la prophylaxie (gants, seringues, etc.). On ne s’étonnera pas qu’Elf Aquitaine fonde, en 1973, une filiale qui deviendra plus tard Sanofi, l’un des plus grands groupes pharmaceutiques du monde.

Evolution de la démographie mondiale (Statista)

Cette dynamique, ne pouvant être enrayée une fois lancée, des centaines d’émeutes éclatèrent aux États-Unis dans les grandes villes entre 1964 et 1968, surtout dans les ghettos noirs. Ainsi fut consolidé le consensus politique autour de la nécessité de financer la politique progressiste de la « Grande Société » voulue par le président Johnson. Pour l’heure, la moitié du budget de l’Etat était consacré à la guerre du Viêt Nam, où les soldats avaient été débarqués et l’opération « Rolling Thunder », orchestrée par Robert S. McNamara et destinée à tapisser le Viêt Nam de davantage de bombes entre 1965 et 1968 que l’Europe au cours de la Seconde Guerre mondiale. En conséquence, la demande de dollars, aux États-Unis et ailleurs, ne cessa d’enfler. Or, la devise était encore ancrée sur les réserves d’or, jouant le rôle d’étalon-or. Seulement, les réserves d’or n’étaient pas suffisantes pour suivre le rythme de la croissance mondiale et les besoins d’endettement afférents, provoquant notamment les crises du crédit de 1966 et 1969 autour du logement aux États-Unis. À la fin de la décennie, l’étalon-or passait déjà pour désuet à Wall Street. En mars 1967, la Chase Manhattan Bank de David Rockefeller fut l’une des premières institutions économiques à suggérer l’abandon de ce système. La Jersey Standard suivit. Nixon les exauça le 15 août 1971, en pleine pause estivale, suspendant sans préavis la convertibilité du dollar en or, déroutant jusqu’à sa propre diplomatie par l’un de ces Nixon shocks dont il avait le secret. En 1971, le président américain fit ainsi disparaître la seule limite formelle liée à une réalité physique encore existante. La poursuite d’une croissance infinie par le levier de la dette pouvait prospérer. Nixon chargea le directeur d’Esso International of New York City (donc là Standard Oil), Jack F. Bennett, de la mise en place du système des changes flottants en le plaçant à la tête des affaires internationales du Trésor Américain. Le patron de Bennett était Paul Volcker, ordonnateur de la fin de l’étalon-or, ancien vice-président de la Chase Manhattan tandis que le secrétaire américain au Trésor était John Connally, ancien gouverneur du Texas et l’homme de Big Oil dans l’administration Nixon.

Le 7 mars 1956, Marion King Hubbert, un des grands géologues de Shell, refusa de se taire, annonçant lors d’une importante conférence que d’après son analyse mathématique de la croissance et du déclin des champs américains, un pic de production serait atteint autour de 1970 pour ensuite décliner inexorablement. L’industrie en fut brièvement choquée et bien incapable de montrer que son calcul était faux. Puis la vie reprit son cours et l’afflux de pétrole fut toujours plus fabuleux dans les années 1960. En novembre 1970, le record de production américain d’or noir fut atteint avec 10 044 000 barils par jour en moyenne, soit le quart de la production mondiale (et la production de l’Arabie saoudite de nos jours). Mais ce fut le fameux pic. Jamais plus la production américaine de pétrole conventionnel ne dépassa les 10 Mb/j par la suite. En 1971, la production marqua certes seulement un léger repli, mais c’était chose inédite depuis la crise de 1929. Sauf que cette fois, aucune crise ne venait l’expliquer. Les « éléphants » américains étaient à moitié vides. En 1968, la production de l’Oklahoma déclina, en 1970 celle de la Louisiane, tandis que la demande ne cessait d’augmenter. Des pénuries de fioul et de charbon touchèrent les États-Unis en 1970 et des appels au rationnement apparurent. En 1971, le Texas, pilier de la production américaine, déclina. Le bouleversement n’était ni économique ni politique mais bien écologique.

Production américaine de pétrole en milliers de barils par jour. Pic du conventionnel atteint en novembre 1970 (10Mb/j). Hubbert n’avait pas anticipé la reprise de production américaine avec le boom du shale oil autour de 2010. Le pic de 1970 est surpassé en novembre 2017. La production connut son étiage en 2008, avec une production similaire à celle de 1947 (5 Mb/j), deux fois moindres que celle du pic. Source : BP & US Energy Information Administration.

Le président Nixon annonça publiquement que l’énergie n’était pas illimitée le 4 juin, avant d’annoncer des mesures pour accélérer le développement du pétrole offshore, du nucléaire et des « énergies propres », ainsi que pour relancer l’exploitation des huiles de schiste. Cette annonce ne marqua pas les esprits, sûrement parce qu’elle fut suivie, quelques semaines plus tard, par celle de la décision américaine unilatérale de mettre fin au système de Bretton Woods et son dollar étalon-or. En décembre 1971, Nixon autorisa un accroissement des importations de brut, trahison pour les pétroliers américains. En 1980, les extractions du Texas auront diminué d’un quart malgré l’augmentation constante du nombre de puits. La même année, la production américaine aura ainsi reculé de presque 10% par rapport à son pic de 1970. La demande ne cessa pour autant d’augmenter. La consommation progressa d’un cinquième aux États-Unis entre 1970 et 1973, atteignant 17 Mb/j. Subséquemment, les importations de l’Oncle Sam doublèrent sur la même période. En avril 1971, presque pour la première fois depuis 1945, la balance commerciale américaine passa dans le rouge. Le déficit ne cessa de se creuser par la suite, surtout à cause des importations de pétrole. On comprend mieux pourquoi Nixon mit fin au dollar étalon-or quatre mois plus tard (15 août), mesure aboutissant nécessairement à la dévaluation du dollar, une manière de motiver les exportations et défavorisant les importations, la meilleure manière pour rééquilibrer une balance commerciale déficitaire. Une mesure qui plus est mise en place par des experts de l’industrie pétrolière. Oublions ici toute coïncidence.

Cataclysme pour l’industrie pétrolière américaine, le pic de 1970 fut le véritable pivot de l’histoire du pétrole, bien plus que le choc qui advint trois ans plus tard et en fut, à bien des égards, la conséquence. Dans la fin des années 1960, le pétrole du golfe Persique régulait déjà le marché, mais le déclin de la production américaine changea profondément la situation stratégique. Sentant venir le retour de flammes, les 23 plus puissants pétroliers occidentaux (dont la CFP) se rassemblèrent dès le 11 janvier 1971 à New York. Jim Akins était également présent. Ils décidèrent de faire front commun contre l’Opep par une lettre menaçant de cesser toute négociation qui n’aurait pas « fait l’objet d’un accord simultané de tous les pays producteurs ». L’Iran et l’Arabie saoudite, les deux plus sûrs alliés des États-Unis au Moyen-Orient arguèrent qu’une telle décision pousserait les pays producteurs partisans d’une ligne modérée à s’aligner sur les jusqu’au-boutistes (par exemple la Libye). L’Opep renversa l’ultimatum par un nouveau, donnant aux pétroliers occidentaux jusqu’au 2 février pour accepter leurs conditions. L’administration Nixon lâcha les pétroliers à cet instant – le pire – car sachant ne pouvoir faire face à un embargo. Le 14 février 1971, un accord signé à Téhéran imposait une augmentation de 30 cents des « prix postés » des barils du golfe Persique. L’Arabian light coûtait désormais 2.15 dollars le baril et son prix pouvait de surcroît être révisé tous les ans. C’était là une augmentation raisonnable ; après tout, les prix n’avaient pas bougé pendant une décennie, malgré l’inflation galopante.

L’Algérie en profita pour nationaliser son industrie pétrolière, le 24 février. Le Venezuela s’assura le contrôle de son industrie pétrolière en 1972. Dès lors, les majors américaines cessèrent d’investir dans le pays, faisant plonger la production de Caracas qui, conjuguée au déclin de la production américaine, plaça plus encore le Moyen-Orient au centre de l’échiquier. Fort du soutien soviétique, en parti Baas en Irak poussa à accroître la pression sur l’IPC. Les majors cédèrent 20% du contrôle de la compagnie et acceptèrent d’investir lourdement pour augmenter significativement la production. Le régime baasiste voulait plus, souhaitant faire payer les majors pour les restrictions imposées par le passé. Le 1er juin 1972, l’IPC fut nationalisé. Le vice-président de l’Irak, Saddam Hussein, se chargea personnellement des négociations et des indemnisations. L’Irak autorisa la CFP à prendre son quart habituel de la production, pour jouer la France contre les Anglo-saxons. Ainsi débuta la stratégique politique pro-arabe de la France, largement dictée par les intérêts énergétiques. Le cheikh Yamani, ministre du Pétrole saoudien, également l’un des directeurs de l’Aramco depuis 1962, proposait depuis 1969 de transformer l’Aramco en partenariat entre Rijad et les majors américaines. Il demandait pour cela 20% des parts des compagnies exploitant son pétrole, avant de monter progressivement à 51%. Plusieurs pays du golfe suivirent sa stratégie. Big Oil n’était plus en mesure de négocier : alors que la production américaine périclitait doucement, les extractions saoudiennes doublèrent entre 1970 et 1973, passant de 4 à 8 Mb/j. La cession de 20% du capital fut acceptée mais la SoCal refusa de vendre de ses parts. Le gouvernement américain se plaça du côté des majors contre cette menace d’expropriation. Alors, Yamani signa avec le Koweït, le Qatar et Abu Dhabi un « accord général » le 5 octobre 1972 à New York : les compagnies occidentales devaient céder 25% de leurs parts d’ici trois ans, puis progressivement jusqu’à 51%. Un compromis aux termes secrets fut signé en décembre à Riyad par les Américains. Les majors préservaient l’essentiel, le pétrole demeurait prioritairement réservé aux États-Unis et extrait de terre par les « sœurs » Exxon (nouveau nom de la Jersey, Esso futuriste), Mobil (ancien New York Standard), SoCal et Texaco. Et puis, la Couronne allait désormais participer aux investissements visant à décupler la production. Restait à savoir à quel prix les majors allaient pouvoir racheter le pétrole saoudien. Yamani, sûr de son avantage, fit durer les négociations. Il bénéficia notamment de l’agressivité libyenne : Tripoli cessa symboliquement durant 24 heures ses exportations de pétrole le 15 mai 1973, ce qui inquiéta Washington au plus haut point. Le 1er septembre, quatrième anniversaire de son coup d’Etat, Khadafi annonça la nationalisation de 51% de toutes les filiales des majors en Libye. Le 17 septembre 1973, un mois avant le choc pétrolier, les Américains acceptèrent de racheter le pétrole saoudien à 93% du « prix posté » des majors, impliquant une nouvelle hausse des cours.

Sources (texte) :

Auzanneau, Matthieu (2021). Or noir, la grande histoire du pétrole. Paris : La Découverte, 890p.

LeVine, Steve (2007). The Oil and the Glory, the pursuit of empire and fortune on the Caspian Sea. New York : Random House, Inc., 472p.

Sources (images) :

https://www.statista.com/statistics/262875/development-of-the-world-population/ (évolution démographie mondiale)

https://finance-heros.fr/pic-petrolier/ (pic pétrolier vs courbe Hubbert)

https://www.eia.gov/dnav/pet/hist/LeafHandler.ashx?n=PET&s=MCRFPUS2&f=M (production US EIA)

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