Carthage antique (partie IX) : l’Ibérie barcide (237-221 av. J-C)

Carthage antique (partie IX) : l’Ibérie barcide (237-221 av. J-C)

Rappel : La fin de la Première Guerre punique en 241* ne signifia pas la fin des conflits armés pour Carthage. Les mercenaires, si savamment utilisés contre les Romains, se rebellèrent une fois revenus en Afrique. Toute la région, soumise à de trop lourds impôts et toujours marquée par la répression carthaginoise du soulèvement ayant suivi le passage du consul romain Regulus, se dressa à nouveau contre la métropole africaine. L’échec des négociations déclencha en 241 un conflit qui perdura jusqu’à 237. Soutenus par la population locale, l’armée mercenaire fut renforcée et, dirigée par Spendios et Mathô, mena la vie dure à Carthage. La cité d’Elyssa en vint même à subir un blocus terrestre puis un siège. Amilcar Barca, qui avait formé cette armée mercenaire, sut la vaincre. Il fut, pour cela, aidé par le stratège Hannon le Rab. Simultanément, des mercenaires se soulevaient également en Sardaigne contre Carthage.

*Sauf indication contraire, toutes les dates de cet article sont sous-entendues avant Jésus Christ.

Mais que se passe-t-il en Sardaigne ? On a vu qu’une rébellion y avait éclaté, semblable à celle d’Afrique, menée par les mercenaires en majorité libyens et obtenant le soutien des indigènes. La rebellions resta cantonnée au sud de l’île, surement dans la ville principale de Sulcis. Les insurgés proposèrent à Rome de prendre l’île. Rome refusa, ne voulant pas violer le traité de Lutatius. Elle venait de régler un nouveau différend marchand avec Carthage : des marchands italiens s’étaient autorisés à commercer avec les insurgés d’Afrique pendant la guerre des Mercenaires. Carthage libera les marchands en échange de la libération par Rome des derniers prisonniers puniques de la dernière guerre. Rome permis alors l’accès pour Carthage au marché des mercenaires italiens et au ravitaillement tout en refusant ces mêmes privilèges aux insurgés. L’Urbs* avait choisi son camp, choix orienté par l’inconstance réputée des mercenaires.

*urbs signifie une ville en latin, avec une majuscule, le mot fait directement référence à Rome.

En Sardaigne, le soulèvement se propagea à toute l’île lorsqu’une armée punique de mercenaires débarqua pour rétablir la situation. Seulement, les mercenaires firent défection et crucifièrent leur chef pour ensuite rejoindre les insurgés. Les indigènes, sûrement encouragés par les colonies phéniciennes de l’île, se retournèrent alors contre les mercenaires insurgés pour les chasser de la Sardaigne. Les combats firent rage jusqu’en 237, date à laquelle Rome accepta enfin la proposition des insurgés de prendre possession de l’île. Carthage protesta mais Rome argua que le Sénat romain n’avait pas signé le traité de Lutatius. Voyant les Carthaginois préparer une expédition pour rétablir la situation en Sardaigne, Rome menaça d’un nouveau conflit. Carthage, qui sortait juste de la guerre en Afrique, fut contrainte de céder la Sardaigne à Rome et de payer en plus un tribut supplémentaire de 1 200 talents ! Mais ce n’était pas tout, Rome se permit également de prendre possession de la Corse ! Les Romains avaient sécurisé le sanctuaire italien. La mer Tyrrhénienne était leur.

De faite, cette décision romaine trouvait en partie son fondement dans l’influence grandissante d’Amilcar Barca, que Rome savait revanchard, au Sénat carthaginois. Laisser la Sardaigne à Carthage était risquer de nouveau les dévastateurs raids menés par Barca sur les côtes italiennes lors de la guerre précédente. Du reste, la prise de la Sardaigne par Rome (238-237) influença la politique carthaginoise car la pression populaire soutint le belliqueux Amilcar Barca de plus belle ; au détriment de l’influence de son rival direct, qui diminua durablement : le stratège Hannon le Rab, économiste, pacifiste (comme le pouvoir oligarchique carthaginois) et partisan de l’entente avec l’Urbs.

Les Barcides devinrent très influents. Barca, soutenu au Sénat par ses gendres Bomilcar et Asdrubal le Beau, évita même, chose inédite, le contrôle sénatorial au sortir de son commandement. Il se vit octroyer des prérogatives militaires élargies et illimitées dans le temps en Libye et en Espagne. Sa puissance politique fut ardemment combattue par ses rivaux mais le soutien populaire lui conféra un grand pouvoir. Il rappelait des personnages tels que Hannon le Grand ou Bomilcar, les anciens glorieux stratèges ayant dominé la cité d’Elyssa.

Amilcar Barca et Hannon le Rab menèrent de nouvelles expéditions contre les Numides Micatanes, chose qui était prévue avant que n’éclate l’insurrection des mercenaires. De fait, Barca s’attela surtout à pacifier la côte maghrébine. Avec la perte de la Sicile, de la Sardaigne et de la Corse, Carthage devait revoir entièrement sa stratégie commerciale. Il fallait également payer les indemnités romaines. Carthage ayant atteint une limite financière, devait s’orienter vers une nouvelle source de profits. C’est ce qui explique la formation de l’Espagne barcide. Amilcar Barca décida de faire des terres ibériques un territoire carthaginois pour au moins trois raison : c’était sécuriser les nouvelles voies commerciales carthaginoises longeant le littoral maghrébin, c’était trouver des mines argentifères permettant de rembourser les indemnités dues à Rome et c’était se rapprocher des Ibères, qui formaient déjà une bonne partie des mercenaires engagés par Carthage.

Amilcar Barca partit en 237 avec son fils ainé, âgé de 9 ans : Hannibal. La légende veut qu’il l’ait emmené sous condition qu’il fasse le serment de toujours être l’ennemi de Rome. Barca débarqua avec son armée à Gadès, au sud de l’Andalousie. C’était la seule ville punique à proprement parler. Les autres installations étaient des comptoirs phénico-puniques dont un installé sur l’île d’Ibiza. Amilcar Barca entreprit d’envahir l’Andalousie pour acquérir au plus vite les mines argentifères non loin du Guadalquivir et du massif de Sierra Morena. Une coalition celte et celtibère (Turdétans, Tartessiens) menée par l’indigène Istolatios (et son frère) tentèrent d’enrayer cette invasion punique des Barcides. Vaincus au bord de l’Anas (Guadiana aujourd’hui), les indigènes de la coalition furent massacrés, excepté 3 000 d’entre eux qui rejoignirent l’armée punique.

Barca justifia l’expansionnisme dont il était le chantre auprès des Romains en 231 en affirmant vouloir mieux payer les indemnités de guerre. La richesse extirpée de l’Ibérie (Espagne) rendait la guerre barcide en ces terres très populaire à Carthage. Cette installation carthaginoise en Ibérie ne plaisait pas aux Grecs (installés en Catalogne et à Massilia) qui voyaient leurs intérêts commerciaux menacés. De fait, les Grecs s’empressèrent de rapporter leurs inquiétudes aux Romains. Les Barcides voulaient sanctuariser le quart sud-est de l’Ibérie et se basaient sur le clientélisme et l’assimilation des peuples pour imposer leur domination. En cela, ils usaient d’une technique hellénistique mise en pratique par Alexandre le Grand. Ici aussi, les Barcides jouèrent de l’image du duo Milquart/Herakles.

Si les Ibères étaient maîtrisés, il n’en allait pas de même avec les Celtibères qui, eux, menaient une guérilla contre Barca. Habitué depuis la Sicile et l’Afrique à ce type d’affrontements, le stratège punique parvint à encercler l’armée celtibère et à l’anéantir, tout en tuant le principal chef de la rébellion : Indortès. Barca, alternant terreur et diplomatie, libéra 10 000 hommes.

En parallèle, Asdrubal le Beau, gendre d’Amilcar Barca, mena plusieurs expéditions pour pacifier la côte magrébine. Le point de départ de ces campagnes était certainement la côte andalouse, déjà pacifiée par Amilcar Barca en 236. L’expédition d’Asdrubal se mua en longue guerre pour anéantir l’insurrection numide. Il parvint à triompher d’une armée numide en tuant 8 000 hommes et en en capturant 2 000 autres.

La puissance punique barcide devint hégémonique en Ibérie. Pourtant, Amilcar se montra trop confiant. Il alla, avec ses deux fils aînés Hannibal et Asdrubal, en 229-228, vers Héliké qui refusait de verser le tribut. Barca laissa derrière lui l’essentiel de ses troupes, dont les éléphants et crut acquise l’amitié d’Orisson, roi des Oretani (peuple ibère, au sud de l’Ebre). Bien mal lui en prit. Barca posa le siège sur Héliké et fut trahis par Orisson. Acculé entre deux feux, au milieu des assiégés qui attaquaient et des troupes d’Orisson, Amilcar chercha surtout à protéger ses deux fils, encore adolescents, en attirant les assaillants sur lui. Il mourut noyé en essayant de traverser un grand fleuve avec son cheval (sûrement le Júcar).

Asdrubal le Beau, gouverneur de l’Ibérie carthaginoise (228-221 av. J-C)

L’Espagne punique n’était pas un projet uniquement porté par la volonté d’Amilcar. Sinon, elle se serait effondrée à la mort de ce dernier. L’Espagne rapportait beaucoup à Carthage qui ne voulait en rien la lâcher. L’armée d’Espagne désigna Asdrubal le Beau, gendre du défunt Amilcar, comme nouveau général en chef. Le Sénat probarcide s’empressa d’entériner la décision. Il était pour le moment à Carthage et rentrait vraisemblablement à peine de son expédition d’Afrique. Il fit de son beau-frère Hannibal Barca, fils d’Amilcar âgé de 18 ans, son lieutenant. Plus politique que militaire, Asdrubal conduisit pourtant, dès son arrivée en Espagne, 50 000 hommes, 6 000 cavaliers et 200 éléphants contre les Oretanis. Asdrubal avait promis de poursuivre la politique d’Amilcar et de venger ce dernier en terrassant Orisson. Il triompha. Le sud-est était entièrement pacifié. Le nouveau commandant mena alors une offensive diplomatique pour apaiser les peuples aux alentours. Hannibal, lui, s’occupait des missions de pacification plus musclées.

Asdrubal, par son action politique, allant jusqu’à marier une princesse ibère, imitait Alexandre le Grand. Et pour cause, les Barcides adoptèrent les traditions politiques locales : Asdurbal le Beau fut fait stratègos autokratôr, chef absolu d’Ibérie. Il occupait alors une place de « roi » hispano-punique qui l’aida à structurer le territoire et soumettre par la diplomatie les peuples aux alentours. Amilcar Barca avait fondé une sorte de capitale punique barcide du nom d’Akra Leukè au cœur de l’Andalousie. Mais c’est Asdrubal le Beau qui créa la vraie capitale de l’Espagne punique : qrhdst (Carthagène), sorte d’Alexandrie punique. La cité était grande, parfaitement située entre l’Andalousie et le Levant et offrait un excellent port pour les flottes militaires et commerciales. Asdrubal pouvait, à cet égard, être rangé parmi les monarques hellénistiques au même titre qu’Alexandre le Grand et les Diadoques.

Une ambassade romaine était venue analyser de manière superficielle, on s’en souvient, la situation punique en Espagne en 231, alors qu’Amilcar était encore vivant. L’ambassade romaine envoyée en Espagne en 226 avait un objectif bien différent : juguler l’influence punique en Ibérie par un traité. Rome était trop occupée avec les Celtes en Gaule Cisalpine mais commençait à sérieusement craindre l’évolution punique en Ibérie. Laisser ce territoire à Carthage, n’était-ce pas lui donner un territoire riche, un foyer d’excellents guerriers ? N’était-ce pas également laisser les Puniques se rapprocher des Gaulois contre lesquels Rome était en guerre ? L’Urbs imposa par un traité le fleuve de l’Ebre comme limite aux activités militaires puniques. C’était une reconnaissance, de facto, des terres déjà acquises et des futures à acquérir au sud de l’Ebre. Les Romains ne pouvaient plus dicter leur volonté aux Carthaginois comme ils l’avaient fait en 237 avec la Sardaigne.

Asdurbal le Beau dirigeait de fait un véritable état en Espagne et avait de quoi intimider Rome. Celle-ci entra d’ailleurs en guerre contre les Gaulois en Cisalpine de 225 à 222. Asdrubal renforça ses positions ibériques vers le nord en ralliant les Turbolètes. Désormais se posait la question de Sagonte. Car une nouvelle alliance entre Rome et Sagonte faisait désormais obstacle aux ambitions carthaginoises. Cette alliance datait d’entre 231 et 225, donc avant ou après le traité de l’Ebre en 226 et avait un enjeu stratégique de première importance pour Rome.

La nouvelle alliance romano-sagontaine venait compléter l’alliance romano-massaliote déjà existante. Cette dernière donnait à Massilia la garantie que Rome veillerait à la conservation des implantations phocéennes de la côte ibérique. Si Massalia, en Gaule, était encore loin des Puniques, il n’en allait pas de même pour ses sœurs phocéennes Ampurias et Rhodè en Catalogne. L’alliance avec Sagonte posait un nouveau jalon dans cette stratégie de protection de l’indépendance des cités grecques ibériques. D’autant plus que Sagonte, contrairement aux installations de Catalogne, était située en deçà de l’Ebre, donc dans l’aire carthaginoise déterminée par le traité de 226. Rome et Carthage avaient désormais une pomme de discorde du fait de la protection de Rome vis-à-vis de Sagonte. L’Urbs, par ailleurs, intervenait dans les affaires intérieures de Sagonte au détriment évident de l’influence carthaginoise. Par exemple, Rome élimina les partisans pro-puniques lorsque des dissensions politiques émergèrent dans la cité espagnole en 223.

Conquête carthaginoise de l’Ibérie par les Barcides

Asdrubal aurait-il respecté le traité de l’Ebre aussi bien que l’alliance romano-sagontaine ? Nous ne le saurons jamais. Asdurbal le Beau fut assassiné en 221. L’auteur de l’assassinat, comme son mobile (qui est personnel), restent sujets à débat. Hannibal Barca, fils ainé d’Amilcar Barca, lieutenant d’Asdrubal le Beau dans la pacification d’ordre militaire de l’Ibérie et héros de l’armée punique ibérique, hérita du commandement suprême à l’âge de 25 ans. L’acclamation de l’armée fut rapidement appuyée de l’approbation du Sénat carthaginois qui restait sous influence barcide malgré une opposition toujours présente. La construction militaire de son père, perfectionnée par l’action politico-militaire de son beau-frère Asdrubal le Beau, allait jouer un rôle clé dans l’histoire punique que l’impulsion d’Hannibal Barca s’apprêtait à bouleverser.

Sources (texte) :

Melliti, Khaled (2016). Carthage. France : Perrin, 559p.

Vanoyeke, Violaine (1995). Hannibal. Paris : Éditions France-Empire, 295p.

Ferrero, Guglielmo (2019, réédition de 1936). Nouvelle Histoire romaine. France : Tallandier, 509p.

Le Bohec, Yann (2017). Histoire des guerres romaines. Paris : Tallandier, 608p.

Sources (images) :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Espagne_barcide#/media/Fichier:Punic_conquest_of_Iberia_before_the_second_Punic_war-fr.svg (carte conquête de l’Ibérie par les Carthaginois)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Hasdrubal_le_Beau (Asdrubal le Beau)

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